revue de presse

Cinq millions de personnes ont suivi sainte Anne Sinclair

Et moi, qu’aurais-je su, qu’aurais-je fait? C’est l’empathie autant que la curiosité malsaine qui ont poussé 5 millions de téléspectateurs à regarder mardi la première interview de l’ex-épouse de Dominique Strauss-Kahn depuis «l’affaire». Les réactions continuent de pleuvoir depuis, toutes unanimes (ou presque): respect! Mais quelques questions apparaissent aussi

L’événement avait été dûment annoncé, claironné, matraqué dans les médias: pour la première fois depuis l’affaire du Sofitel, en 2011, et la chute du patron du FMI-et-probable-candidat-à-la-présidentielle Dominique Strauss-Kahn, son épouse d’alors, la journaliste Anne Sinclair, allait donner sa version des faits, dans une interview de 30 minutes à la télévision. «Trois ans d’attente, pour elle, pour nous», se désole le site des stars Staragora. La radio Europe 1 avait même diffusé dès mardi matin en exclusivité un extrait du programme, avec le désormais célèbre «Je ne savais pas» qui a depuis tourné en boucle.

Promesse tenue: «Un jour, un destin» a été regardée par 5 millions de personnes. «Anne Sinclair fait un carton et talonne TF1 avec 21% du public», comptabilise RTL, et, 48 heures plus tard, les commentaires, laudateurs dans leur immense majorité, continuent de fleurir dans la presse et sur les forums. Peu de questions sur le «timing» de cette intervention, à quelques mois normalement du procès du Carlton: le registre est celui des people et du mystère des couples. Car Anne Sinclair, c’est nous! Le Monde donne le ton: «Je dois avouer avoir été saisi par ce face-à-face, par la sincérité manifeste d’Anne Sinclair et par ce propos qu’elle répéta à plusieurs reprises alors que Delahousse [le présentateur] cherchait du sens dans le moindre pli de l’«affaire DSK»: «Les choses sont plus simples qu’on croit.»

Alors, savait, savait pas? Tous les journaux citent ses mots. Dans L’Express: «Ecoutez, vous me croyez ou vous ne me croyez pas, mais je ne savais pas», tout en reconnaissant avoir eu des «doutes». «Je suis souvent, quelquefois, venue lui demander si les choses étaient exactes ou pas. Et il savait démentir. Et me rassurer.» «L’amour rend-il aveugle?» interroge dans Le Figaro le psychiatre Jean-Paul Mialet. Qui répond: «On parle de déni, de mensonge, de dissimulation… Mais ce ne sont que les petites tricheries que chacun fait avec lui-même. La question est donc celle de l’histoire que l’on porte en soi et qui rend aveugle aux faits […]. Une histoire d’idéal. De l’ensemble des faits ne pénétreront que ceux qui peuvent être «assimilés», c’est-à-dire digérés sans effort d’accommodation, sans révision déchirante de son idéal personnel.» Le Figaro s’est passionné pour l’interview d’Anne Sinclair, en la soumettant également à un synergologue, un analyste du langage corporel: «Ses clignements de paupières sont plus rapides après avoir dit qu’elle n’y croyait pas: effet du stress qui tend à montrer la persistance d’un trouble sur le propos tenu, explique Stephen Bunard. […] Les yeux s’écarquillent et les sourcils restent en l’air: elle doute de sa capacité à susciter l’adhésion, elle force donc non consciemment l’attention de l’interlocuteur. Anne Sinclair veut nous convaincre de ce dont elle s’est convaincue. On a affaire à quelqu’un qui se ment peut-être mais pas à quelqu’un qui cherche à nous mentir. C’est la force du déni.»

Pathos et mythos

«Bien sûr qu’elle ne savait pas, tranche dans Le Point l’écrivaine Nathalie Rheims, qui admet s’être «totalement investie en elle, admirant son courage insensé.» «Lorsqu’on aime, comme Anne Sinclair aime, on ne se pose pas de question, on ne cherche pas à savoir, on vit son amour et son destin jusqu’au bout, parfois même jusqu’à la mort. Ce sont les autres qui s’interrogent, qui enquêtent…» Même Boulevard Voltaire salue la sincérité de la directrice du Huff-Po: «On cherche sur son visage les stigmates, les griffures, les traces de boue laissées là par celui qui, physiquement, ressemble de plus en plus à un cochon sauvage», écrit le site très droitiste, qui intitule son compte-rendu «Chapeau, madame». «L’amour rend aveugle, dit-on, jusqu’au jour où l’on tombe de l’Olympe dans un fond de cave fangeux. Cette femme est digne, calme. Elle répond sans détour d’une façon qui l’honore.»

Peu de voix discordantes dans ce concert d’éloges. Mais il faut absolument lire la grande analyse peu bien-pensante de Michel Maffesoli sur le site classé à droite Atlantico. Dans son «Portrait d’une princesse qu’il faudrait plaindre», le sociologue analyse une construction postmoderne mêlant la construction mythologique de la déchéance puis la rédemption d’une pauvre petite fille riche devenue reine, le sous-texte communautaire juif, et l’oscillation entre féminisme moderne et ancestrale soumission à l’homme. «C’est la bataille d’une héroïne de la modernité, lisse, efficace, rationnelle et d’un «monstre» de la postmodernité, économiste et homme politique rationnel et surdoué dépassé par moments par ses pulsions, non seulement sexuelles, mais totales.» Bigre.

«Je vous fais des bisous»

Il n’empêche. Sur Twitter, Anne Sinclair a elle-même ce jeudi matin remercié les téléspectateurs, les internautes de leur soutien: «Merci aux centaines de twittos qui ont dit des choses belles et chaleureuses sur #1J1d Ils m’ont touchée plus qu’ils ne croient.» Générant à nouveau en réponse des «Vous êtes une personne formidable», «Je crois qu’on vous aime», et même un peu protocolaire «Je vous fais des bisous»…

Et maintenant? L’émotion passée, après la communion, restent quelques questions, quand même. Sur le rôle du gouvernement d’alors dans sa gestion de l’affaire du Sofitel: «Disons qu’il n’y a pas eu de complot, a admis Anne Sinclair dans l’émission. Je pense qu’il y a eu la volonté d’amplifier, beaucoup, les choses auprès des autorités new-yorkaises. Je pense que les autorités françaises n’ont pas été totalement neutres.» Et un peu plus tard: «Je pense que c’est une affaire, pour Nicolas Sarkozy, qui est tombée comme du pain bénit.» Mais qu’a donc bien voulu dire Anne Sinclair, s’interroge Le Nouvel Observateur… L’Obs s’interroge aussi sur le timing de l’émission, «une reconquête habile qui n’épargne personne». Olivier Truchot, une des «Grandes gueules» de la radio RMC avoue identiquement son malaise sur Twitter: «Sensation désagréable d’être dans une opération de com quelques semaines avant l’ouverture du procès du Carlton.» C’est d’ailleurs sur ce réseau social que l’on trouve le plus de doutes sur l’interview: «Parfaite opération de communication d’Anne Sinclair quelques mois avant le procès du Carlton», analyse ainsi la journaliste du Monde Raphaëlle Bacqué. Qui sait bien de qui elle parle, puisqu’elle-même a écrit «Les Strauss-Kahn», avec Ariane Chemin.

«Vous savez, il y a eu 150 000 unes de journaux dans le monde sur le sujet», a-t-on entendu mardi soir. Le décompte est manifestement loin d’être définitif.

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