A lors que le film Avatar continue de crever les écrans en trois dimensions, les Canadiens et le mouvement olympique se sont offert à Vancouver des Jeux en 5 dimensions qui battent tous les records établis. Ces cinq dimensions ont été définies au début de la présidence Rogge pour enrichir l’expérience olympique des participants, qu’ils soient athlètes, accompagnateurs, spectateurs ou simples visiteurs. Ce sont: les compétitions sportives, les cérémonies, le programme culturel, les zones pour supporters et le relais de la flamme olympique. On notera que les Jeux de Vancouver sont les premiers entièrement supervisés, depuis leur attribution en 2003 à leur tenue cette année, par l’actuel président du CIO (élu en 2001). Passons brièvement en revue la mise en œuvre de ces cinq dimensions dans la capitale de la Colombie britannique en guise de premier bilan des Jeux d’hiver 2010.

Après son allumage à Olympie, la flamme olympique a effectué un relais qui s’est déroulé entièrement au Canada pour ne pas répéter le fiasco du relais international des Jeux de Pékin perturbé tout au long de son périple par de nombreuses manifestations à propos de la situation des droits de l’homme en Chine. Le relais de Vancouver a été le plus long de l’histoire olympique, à la mesure de l’immense territoire canadien: 12 000 relayeurs sur 45 000 km pendant 106 jours. Le relais des Jeux de Sotchi en 2014 devrait toutefois battre ce record car la Russie est le seul pays plus vaste que le Canada. Le but actuel du relais de la flamme olympique est de susciter l’enthousiasme de la population du pays hôte. Cet objectif a été atteint si l’on en juge par le nombre de personnes qui se sont rassemblées sur son parcours et dans les rues de Vancouver, quand bien même un sondage à la veille des Jeux indiquait que 60% des habitants de la région pensaient que les Jeux étaient un gaspillage d’argent public.

Les zones d’animation pour supporters, bien connues en Suisse depuis l’Euro 2008, ont retrouvé leur place à Vancouver sous le nom de «Live City». Inventées aux Jeux de Sydney 2000, elles avaient été presque totalement abandonnées à Salt Lake City, Athènes, Turin et Pékin, notamment pour des raisons de sécurité. A Vancouver elles étaient au nombre de trois dans la ville, plus une dans la station de Whistler. Elles bénéficiaient, en plus de concerts gratuits, des retransmissions sur grand écran des compétitions, pour la première fois entièrement filmées en haute définition et produites par une société anonyme appartenant au CIO: Olympic Broadcast Services (OBS). Ces zones ont été très fréquentées, comme d’ailleurs l’ensemble du centre de Vancouver où régnait une ambiance bon enfant malgré quelques manifestations d’opposants aux Jeux les premiers jours. Cette atmosphère de fête était renforcée par l’installation au centre-ville des multiples pavillons des provinces canadiennes, des maisons de nombreux pays participants et des espaces sponsors devant lesquels se formaient de longues files d’attente.

Selon la tradition, un riche programme culturel a été mis sur pied dans la métropole hôte de janvier à mars 2010, mais est passé relativement inaperçu malgré sa haute qualité – comme c’est souvent le cas. On notera en particulier une grande exposition de dessins de Léonard de Vinci, des représentations du ballet national du Canada et les sculptures éphémères de lumière de Rafael Lozano-Hemmer sur la baie des Anglais. Pour la première fois, ce programme possédait une édition numérique, baptisée «Code», qui mettait à disposition sur place et via internet des œuvres d’art contemporaines interactives et permettait de dialoguer en ligne avec les artistes (qui s’étaient engagés par contrat à ne pas critiquer le Comité d’organisation des Jeux), ou encore de participer virtuellement aux cérémonies d’ouverture et de clôture (vancouver2010.com/code).

Ces cérémonies ont été grandioses pour des Jeux d’hiver et ont donné l’occasion de montrer, en anglais et en français, la diversité culturelle canadienne, des premières nations indigènes aux plus récents immigrés. Celle d’ouverture s’est déroulée pour la première fois dans un stade couvert de 55 000 places assises. 13,3 millions de personnes l’ont regardé à la télévision, un record absolu pour la télévision canadienne. Par contre, aux Etats-Unis, la cérémonie n’a attiré que 32,6 millions de téléspectateurs, loin derrière le record du Super Bowl 2010 à 106,5 millions. Le stade d’ouverture accueillait chaque soir en configuration réduite les cérémonies de remise de médailles qui étaient précédées par une présentation musicale de chaque province canadienne et suivies par un concert populaire gratuit. Ces cérémonies étaient en duplex avec celles se déroulant à Whistler.

Les compétitions sportives enfin, principales justifications des Jeux, se sont déroulées dans des stades pleins (1,5 million de billets vendus, le double de Turin 2006) sur deux pôles distants de deux heures de voiture environ: la ville de Vancouver pour les sports de glace (sauf le bobsleigh et la luge) et la station de Whistler pour les sports sur neige, avec les difficultés d’enneigement que l’on sait, notamment à Cypress Mountain, sis trop bas en altitude. On était presque en présence de deux éditions des Jeux: ceux de la ville au bord de l’océan et ceux de la montagne reliés par un axe de transport unique mais à forte capacité. Les principaux sites non sportifs étaient d’ailleurs dédoublés: villages olympiques, centres des médias, hôtels de la famille olympique et places des cérémonies, voire maisons des pays participants. Ceci explique peut-être pourquoi le nombre de représentants des médias a tant augmenté entre Turin 2006 et Vancouver, de 9400 à plus de 12 800 (pour 2600 athlètes).

On retrouvera cette configuration à Sotchi en 2014, avec une ville balnéaire plus petite et une station hivernale (Krasnaïa-Polïana) moins éloignée. Du point de vue logistique, la grande ville – et Vancouver est la plus grande à jamais avoir à ce jour accueilli les Jeux d’hiver – offre des avantages évidents en matière de transports, d’hôtels et de salles de réunions ou d’exposition.

Mais du point de vue de l’image et de l’esprit des Jeux d’hiver, on doit se poser des questions. En continuant d’attribuer les Jeux d’hiver à de grandes villes (après Nagano 1998, Salt Lake City 2002, Turin 2006), le Comité international olympique ne risque-t-il pas de les dénaturer et, tôt ou tard, voir des sports qui ne se pratiquent pas sur la neige ou la glace (comme l’exige la charte olympique) et qui ne trouvent pas de place aux Jeux d’été, réclamer de participer au programme des Jeux d’hiver? Ces derniers sont par ailleurs assez clairsemés (86 épreuves dans 7 sports contre 302 épreuves dans 28 sports aux Jeux d’été). Le baseball, le karaté, le squash, le skateboard et le softball, qui récemment n’ont pas été acceptés aux Jeux de 2016, auraient facilement pu être organisés à Vancouver dans des installations existantes.

La question est importante pour une candidature suisse aux Jeux olympiques d’hiver, bien qu’elle soit de plus en plus improbable. Mais elle se posera très concrètement pour d’autres candidatures lorsque le CIO devra décider, en 2011, de l’attribution des Jeux d’hiver 2018 à la grande ville qu’est Munich (avec Garmisch-Partenkirchen) ou bien aux «petites» villes d’Annecy (France) ou de PyeongChang (Corée), au cœur des montagnes. Mais qui se souviendra alors des leçons de Vancouver?

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