Il y a cinquante ans, le 17 juin 1971, le président américain annonçait la «guerre aux drogues», ce «fléau» érigé en ennemi public numéro un par l’administration Nixon. Cette guerre portait en elle le recours à la force de manière exceptionnelle et temporaire, afin de mettre fin à un marché illégal en croissance durant les années des mouvements sociaux et de jeunesse de 1968, de la mondialisation des échanges commerciaux, et du développement des mouvements de contreculture.

Cette guerre dure encore, et ne fut ni exceptionnelle, ni temporaire. Cinquante ans plus tard, l’ennemi à abattre est toujours non-identifié, les moyens financiers et sécuritaires pour y arriver ne cessent de croître, et les résultats ne cessent de décevoir. En cinquante ans, la production, la consommation, le trafic, la puissance des substances, leur adultération, leur nombre, volume et diversification, la violence dans le marché illégal, la sur-incarcération, la surpopulation carcérale, la disproportionnalité des peines (allant jusqu’à la peine de mort ou les exécutions sommaires), et la puissance des organisations criminelles n’ont fait que croître.

800 substances

L’ennemi fut d’abord trois plantes: l’opium, la coca et le cannabis. Le système mondial de contrôle des drogues, entré en vigueur dix ans auparavant (le 30 mars 1961) avec l’adoption de la Convention unique sur les stupéfiants et toujours en vigueur prévoit (prévoyait !) de faire disparaître l’usage récréatif de l’opium en 1979, et du cannabis et de la coca à mâcher en 1989 du monde. Il ne semble pas nécessaire de revenir sur ces objectifs complètement irréalistes, mais ils illustrent à quelle point la politique drogues est paumée. Pour le cannabis seul, quelque 192 millions de personnes en ont consommé illégalement en 2018, dernier chiffre rapporté par l’ONU.

Entre-temps, les nouvelles substances psycho-actives, synthétiques et aisées à produire par l’accès à des précurseurs chimiques légaux, explosent. En 2008, on estimait que 130 de ces substances étaient consommées illégalement. En 2018, ce chiffre a atteint plus de 800 substances, soit une inflation de plus de 600% en dix ans. Ces substances ont la particularité d’être puissantes et dangereuses, peu chères, accessibles car trafiquées en petites quantités, et produites près de leurs consommateurs. Elles dépassent complètement le système de contrôle, construit pour combattre trois plantes seulement.

La guerre aux drogues a surtout la discrimination comme moteur endogène, les jeunes, les minorités ethniques et les femmes étant ses cibles favorites

Par l’objectif même de diriger la puissance militaire, politique, financière et culturelle des Etats-Unis contre des substances naturelles ou chimiques, les dommages collatéraux sont devenus très divers mais tous humains. Et il s’agit bien d’une guerre, même si les victimes ne sont pas toutes impliquées dans des conflits armés. La guerre aux drogues a la particularité d’affecter négativement toutes les strates de la société, des jeunes à l’usage récréatif aux consommateurs problématiques, des policiers aux gardiens de prisons, des parents aux éducateurs, et des travailleurs sociaux aux procureurs et aux juges. La guerre aux drogues a surtout la discrimination comme moteur endogène, les jeunes, les minorités ethniques et les femmes étant ses cibles favorites.

Un marché de 500 milliards de dollars

La guerre aux drogues, en cinquante ans, a pu créer un des marchés les plus lucratifs de la planète, estimé à un chiffre d’affaires de 500 milliards de dollars par an. Ce marché, désigné comme conséquence inattendue de la prohibition par l’ONU en 2008, est entièrement géré, régulé et contrôlé par les organisations criminelles. Surtout, c’est une économie de cash, avec 500 milliards de dollars échangés en espèces chaque année. L’administration Calderón au Mexique, qui a lancé en 2006 la dernière grande bataille de cette guerre cinquantenaire, a fait l’amère expérience de la force de riposte des criminels. En moins de dix ans, l’Etat mexicain a perdu le contrôle de plusieurs Etats, a militarisé sa sécurité civile, a vu l’explosion de la corruption et la désertion d’officiels passés à la partie adverse, ainsi qu’une déflagration de violence, de meurtres, de déplacés internes et de disparitions.

La guerre aux drogues est une illusion, un choix politique d’un gouvernement et d’une majorité politique qui a imprimé durement sa marque en la basant sur un idéal chimérique de monde sans addictions. Il est temps de revenir à la raison, et de voir la politique drogues non comme une guerre à mener, mais comme une politique publique qui s’inquiète des choix des citoyens, tente de les prévenir, sinon d’en réduire au mieux les méfaits. Il est grand temps d’initier une réelle désescalade dans la guerre aux drogues, et de focaliser l’effort public sur de meilleures politiques de contrôle des drogues.

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