A l'aube de la Seconde Guerre mondiale, le secrétariat du Comité international olympique à Lausanne (ville-siège depuis 1916) n'est encore qu'une minuscule structure comprenant un secrétaire, le Lausannois André Berdez, et son assistante bénévole, Lydia Zanchi. Le président fondateur du CIO Pierre de Coubertin est décédé en 1937 et son successeur, le Belge Henri de Baillet-Latour, vit alors à Bruxelles.

Quand, en septembre 1938, André Berdez tombe malade, la Commission exécutive du CIO décide d'alléger sa tâche en confiant à Werner Klingeberg, un Allemand s'étant beaucoup investi dans la préparation des Jeux olympiques de Berlin en 1936, la préparation et la supervision des JO prévus à Helsinki en 1940. Elle nomme en outre le même Klingeberg «secrétaire adjoint» du CIO, et stipule qu'il remplacera Berdez le jour où celui-ci ne sera plus en mesure d'assumer sa fonction.

André Berdez meurt le 9 janvier 1940. Lydia Zanchi est aussitôt nommée secrétaire ad interim par le CIO. Klingeberg, empêché de se déplacer en raison du début de la guerre, est alors stationné en Finlande car la ville d'Helsinki, en dépit de l'engagement des hostilités, n'a pas encore renoncé à l'organisation des Jeux. Elle ne le fera définitivement qu'en avril. Au début de 1940, Klingeberg n'a pourtant plus de fonction réelle à Helsinki, dans la mesure où le bureau du Comité d'organisation ferme pour cause de mobilisation. Il souhaite rentrer à Lausanne pour occuper son poste au siège de Mon-Repos mais ne peut obtenir de visa. Il reste donc à Helsinki où il travaille comme journaliste sans se désintéresser pour autant des affaires olympiques: il entretient en particulier un rapport étroit avec le vice-président suédois Edström, qui a pris la direction des affaires du CIO depuis que Baillet-Latour est bloqué en Belgique occupée. Depuis Helsinki, il le visite même à Stockholm en mai. Klingeberg correspond également fréquemment avec Baillet-Latour en Belgique.

Au cours des années 1940 et 1941, Klingeberg, qui se considère comme le nouveau secrétaire du CIO mais dont l'activité, comme celle de tout l'olympisme, est au point mort, a également un échange épistolaire régulier et très cordial avec le secrétariat lausannois dont Lydia Zanchi assure officiellement la permanence. Tous deux se tiennent au courant des nouvelles concernant la situation du président et des membres en ces temps troublés. Lydia Zanchi reçoit alors ses instructions par courrier de la part de Baillet-Latour ou du vice-président Edström. Pendant la guerre, elle et l'ancien secrétaire personnel de Coubertin, Francis-Marius Messerli, qui assure, à titre privé, la surveillance et la garde des archives du très modeste musée et de la bibliothèque, sont les seules personnes impliquées directement dans l'administration olympique.

La guerre fait maintenant rage. Le premier semestre 1940 marque l'inexorable percée des troupes allemandes vers la France: en mai, la Belgique est envahie par l'armée du Reich et en juin, Paris est occupé par la Wehrmacht. En juillet de la même année, l'Allemand Carl Diem visite Baillet-Latour dans Bruxelles occupée, sur les instructions du «Reichsportführer» von Tschammer und Osten, qui a lui-même obtenu la bénédiction de Hitler. Diem, qui s'est fait connaître en tant que cheville ouvrière des Jeux de Berlin, est alors directeur de l'Institut Olympique de Berlin, que lui a confié Coubertin avant sa mort. Il est aussi un dirigeant sportif de premier plan du Reich. En se rendant en Belgique, son but est de négocier avec Baillet-Latour la réorganisation du CIO sous la direction de l'Allemagne. Evoquant cette entrevue dans ses mémoires, Diem note que le «rachat» du CIO par l'Allemagne ne semble pas avoir particulièrement ému le président du Comité, bien plus préoccupé par la réquisition des pur-sang belges de la part des autorités allemandes d'occupation. Diem propose même un projet écrit de sa propre main au président. Ce dernier l'approuve et le trouve excellent! Il faut dire que le successeur de Coubertin, sans doute aveuglé par son anticommunisme viscéral, n'a jamais montré d'hostilité particulière à l'égard du régime hitlérien: en juin 1939, en dépit de l'invasion de la Boheme et de la Moravie par les troupes allemandes, le CIO a chargé la ville de Garmisch de remplacer Saint-Moritz, exclue de l'organisation des Jeux d'hiver de 1940. Même après l'offensive sur la Pologne, il ne sera jamais question pour le Comité de retirer l'organisation à la station germanique et c'est la guerre qui empêchera finalement que ces Jeux ne se tiennent.

En novembre 1940, MM. von Tschammer und Osten, le «Reichsportführer» en personne, Ritter von Halt, membre du CIO en Allemagne et Diem rendent visite à Baillet-Latour en Belgique pour des discussions plus avancées. A son retour en Allemagne, von Tschammer rapporte, dans son compte rendu au Ministère des affaires étrangères, que Baillet-Latour est en accord avec une réforme qui stipule 1) le respect des souhaits des Etats autoritaires, 2) un rajeunissement radical des membres du CIO et 3) la reconnaissance du principe selon lequel les représentants proposés par les Etats autoritaires doivent être nommés membres.

A cette époque, le but déclaré des Allemands est de s'assurer qu'il n'existe plus aucun organe sportif international qui ne soit sous le contrôle des régimes nazis ou fascistes. Le projet de Göbbels est alors d'unifier sous le contrôle allemand les différentes orientations du sport européen. Le CIO n'est donc pas le seul visé: à la même période que la rencontre avec Baillet-Latour, les autorités cyclistes allemandes, soutenues par les Italiens, s'arrogent sans autre forme de procès la direction de l'Union Cycliste Internationale et font transférer ses archives à Rome. Après la guerre, la restitution de ces archives sera l'une des conditions principales pour la réadmission de l'Italie au sein de l'UCI!

En janvier 1941, Klingeberg quitte Helsinki pour Paris, où il doit occuper certaines fonctions diplomatiques. Le ministre allemand des Affaires étrangères fait le voyage avec lui. Ces nouvelles responsabilités semblent ne pas être passées inaperçues du côté de la Suède: le 16 janvier 1941, dans une lettre à Baillet-Latour, Edström exprime au président son souhait personnel de ne pas voir Klingeberg devenir secrétaire. D'évidence, il est au courant de la nouvelle fonction que celui-ci doit occuper à Paris et ne veut pas que le CIO soit ainsi mêlé à la politique. Cette crainte est confirmée par sa lettre à Lydia Zanchi de décembre 1941: «Lydia, je vous suggérerais d'être très prudente en ce qui concerne Klingeberg. Il est comme vous le savez chef du bureau d'information allemand à Paris et très étroitement lié au service des infos de la presse. En aucun cas le CIO ne doit être utilisé comme l'intermédiaire de ses lettres personnelles. Je suis très navré que vous ayez été embarrassée par la correspondance de Monsieur Klingeberg et il serait souhaitable que celle-ci soit limitée au minimum.»

Dans les mois qui suivent, depuis Vichy (en France «libre») ou d'ailleurs, Klingeberg poursuit néanmoins sa correspondance avec une Lydia Zanchi empruntée, et ce jusqu'en février 1942, date à laquelle ses traces disparaissent jusqu'en 1944. En mars de cette année, Klingeberg rentre à nouveau en contact avec le secrétariat du CIO à Lausanne, tenu par Lydia Zanchi. En juin, il annonce qu'il fera partie de la délégation allemande pour le jubilé du CIO, qui doit se tenir à la fin du mois à Lausanne, et qu'il a besoin d'un visa pour se rendre en Suisse. Ce visa, demandé à une date trop tardive, ne lui sera finalement pas accordé. Rappelons que nous sommes en temps de guerre et que le franchissement des frontières n'est alors pas une mince affaire, surtout dès lors qu'il concerne un pays neutre comme la Suisse. Pourtant, il apparaît clairement, mais d'une manière très énigmatique, que le non-octroi de ce visa par les autorités n'est pas dû au hasard: dans une lettre d'Albert Mayer, chargé d'affaires du CIO pour la Suisse (il deviendra membre après la guerre), à Lydia Zanchi et datée du 4 juillet 1944, des formules obscures font référence à ce problème de visa: «En ce qui concerne K. je constate qu'ils n'ont encore rien appris et que le ton n'a nullement changé […]/ Si K. fait des démarches à Berne, soyez rassurée qu'on ne lui donnera pas d'explications […]/ Ne donnez pas d'explications à Edström au sujet de ce refus, nous sommes censés en ignorer les raisons.»

Autant d'allusions incompréhensibles mais sans aucun doute relatives à un problème d'ordre politique ou diplomatique. Une chose est sûre, au sein du Mouvement olympique, le vent semble avoir tourné contre Klingeberg; surtout depuis la mort, en janvier 1942, du président Baillet-Latour, l'un de ses plus ardents défenseurs.

A la fin de la guerre, l'activité olympique redémarre progressivement. En juillet 1945, Klingeberg écrit à Albert Mayer: il dit ne pas avoir de nouvelles de von Halt et de Diem depuis le début de la guerre et lui demande de faire le nécessaire (octroi d'un visa par les autorités fédérales) afin qu'il puisse venir prendre le poste qui lui incombe à Lausanne. Il ajoute, comme pour préciser que cela devrait pouvoir se faire sans difficultés, qu'il a toujours habité hors d'Allemagne depuis 1936. Mayer prend conseil auprès d'Edström. A la mi-septembre, ce dernier répond lui-même à Klingeberg qu'il ne peut se considérer comme secrétaire du CIO. Il ajoute que ce poste est pour l'instant laissé vacant, que les décisions le concernant seront prises l'année suivante et que, d'ici là, le secrétariat est provisoirement confié à Lydia Zanchi, comme ce fut le cas pendant la guerre.

Au début de l'année 1946, les discussions afin de désigner un secrétaire général (qui portera dorénavant le titre de chancelier) en remplacement du défunt Berdez reprennent. Edström, qui consulte Albert Mayer à ce propos, ignore totalement Klingeberg et ne tient pas compte de sa nomination d'avant la guerre, qu'il ne peut pourtant pas méconnaître. Il propose le poste à Henri Guisan, qui décline l'offre. Une annonce en français et en anglais est alors publiée dans la presse vaudoise. Plusieurs candidats y répondent, mais c'est finalement le frère d'Albert Mayer, Otto, qui est désigné fin juin sur la proposition de Guisan. Mme Zanchi est, quant à elle, nommée au poste de «secrétaire ordinaire». […]

Qui fut réellement Klingeberg? Difficile de le savoir, même en essayant de reconstituer minutieusement son parcours pendant la guerre. Si l'on reprend sa correspondance avec le secrétariat et quelques personnalités du CIO, il quitte Helsinki pour Paris à la fin 1940 ou au début de l'année suivante. Là, il doit occuper la direction (administrative?) de l'ambassade allemande, comme il le souligne dans une lettre à Baillet-Latour datée du 13 janvier 1941. Cette version est contredite par Sigfrid Edström qui, le 9 juillet 1941, dans une lettre circulaire adressée aux membres du CIO pouvant être contactés, prétend que Klingeberg dirige alors à Paris le Service des renseignements allemands. L'échange de missives entre Klingeberg et le secrétariat du CIO incarné par Lydia Zanchi se poursuit jusqu'en janvier 1942. Celui, plus rare, avec Edström, jusqu'en avril de la même année. Si l'on se réfère à l'en-tête du courrier, Klingeberg est alors tantôt à Paris, tantôt à Vichy, en zone libre, où il se fait adresser sa correspondance chez l'ambassadeur d'Allemagne. Ensuite, c'est le silence total jusqu'au 10 mars 1944, date à laquelle Klingeberg semble écrire (la lettre a été perdue) à Lydia Zanchi pour se plaindre de ne pas avoir reçu des autorités suisses un visa pour assister au jubilé olympique. Puis, le 9 mai 1945, au lendemain de l'armistice, Klingeberg écrit, toujours à Lydia Zanchi, depuis Badgastein, en Autriche, pour lui dire qu'il en a désormais fini de ses devoirs militaires (de quoi parle-t-il au juste?) et qu'il entend reprendre le cours de sa carrière olympique (Klingeberg n'a jamais cessé de se considérer comme le secrétaire du CIO). Il rejoint alors sa famille à Itzehoe, ville allemande située en zone occupée britannique. Il y travaille bientôt comme traducteur pour le Département militaire de la Grande-Bretagne. S'en suivent les péripéties liées à la nomination du chancelier et la frustration d'un Klingeberg, qui se considère comme évincé d'un poste qui lui appartiendrait depuis 1940.

Les choses pourraient s'arrêter là, mais l'Allemand reprend contact à plusieurs reprises avec le CIO au cours des années suivantes, ce qui permet d'éclairer, ne serait-ce qu'un petit peu, le parcours de ce personnage énigmatique. En janvier 1951, il écrit au secrétariat du Comité et demande à Lydia Zanchi de lui fournir, sur la base de la correspondance échangée jusqu'en 1942, le résumé de ses pérégrinations pendant la guerre et la preuve de sa constante présence hors d'Allemagne au cours de la même période. Quelle est la raison de cette demande? Exige-t-on de Klingeberg, en Allemagne, qu'il rende des comptes, ou tout au moins qu'il soit en mesure d'éclaircir son passé récent? Ce nouvel échange de lettres confirme le parcours esquissé plus haut: Klingeberg fut pendant les hostilités tour à tour à Paris et Vichy (entre 1940 et 1942), puis à Vienne et Badgastein (en 1945). Concernant Paris, il affirme que son courrier passait par la capitale française mais que lui-même n'y a jamais vraiment demeuré. Peut-être, mais ou était-il entre mai 1942 et le début de l'année 1945? Cela reste un mystère, sur lequel Klingeberg lui-même ne donne aucun éclaircissement dans ses lettres.

Le 1er août 1960, le 17 juin 1964 et le 6 juin 1975, Klingeberg rentre à nouveau en contact avec le secrétariat olympique. Il écrit respectivement depuis la «Bibliotheca Germanica» à Rome, l'Ambassade d'Allemagne à Washington et son fief d'Itzehoe en République fédérale allemande. Les motifs de ces lettres sont désormais beaucoup plus futiles puisqu'il s'agit de questions relatives à son abonnement à la Revue olympique. Cependant, la réponse à la dernière de ses lettres réserve une ultime surprise: le directeur en place, Monique Berlioux, s'y adresse en effet à «son Excellence» Werner Klingeberg, un titre logiquement réservé aux ambassadeurs. Werner Klingeberg était-il un nazi de haut rang ayant tenté avec succès de se reconstruire un passé honorable après 1945? Etait-il un déserteur ayant voulu échapper à l'Allemagne et au Reich en naviguant d'un pays à l'autre entre 1942 et 1945? Etait-il enfin, comme le prétendra Sigfrid Edström, un espion, ce qui rendrait plus grande encore la difficulté à situer son camp véritable pendant le temps que dura la guerre?

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