Chaque lundi de l'été, notre chroniqueuse culturelle se balade entre les lumières de l'été et leur indispensable contrepoint: l'ombre.

Eté 1986. Il est 2h du matin. Nous roulons dans l’est de Java. Un village. Une vision, fugitive, qui pourtant ne s’efface pas. Il y a là des gens rassemblés sur une place devant un cadre de scène en bois sculpté et, sur un drap tendu, des ombres fantastiques… Nous venons de surprendre, par hasard, un spectacle de wayang kulit, ces marionnettes de cuir ouvragé, fixées sur trois tiges, qu’un dalang, un maître marionnettiste, manipule entre une source de lumière et un écran, au son de la musique du gamelan – imperceptible, pour nous, ce soir-là.

Voilà soudain la preuve, fulgurante, que le théâtre d’ombres traditionnel indonésien est un art vivant, qu’il n’est pas destiné seulement aux touristes que nous sommes. Les Javanais semblent, à cette époque du moins, prendre régulièrement rendez-vous avec les mystères du Ramayana.

Or, la geste de Rama ne relate pas seulement l’exil d’un prince, l’enlèvement et la délivrance de son épouse Sita avec l’aide du dieu singe Hanuman. Elle dit aussi la régénération du monde sous l’égide de Vishnou. Les ombres javanaises convoquent la mythologie, entrent en résonance avec l’invisible. Le dalang, dit-on, est également capable de faire dialoguer le quotidien des spectateurs avec les mythes fondateurs. Merveilleux pouvoir d’intercession des ombres.

Le Théâtre d’ombres de Christian Boltanski, exposé pour la première fois en 1984, possède la même puissance mythologique. Il réveille à la fois les souvenirs, les rêves et les cauchemars de l’artiste et des spectateurs. C’est un petit manège de menues figurines éclairé en son centre, qui bouge et projette sur les murs ses fantasmagories. Ici aussi, la magie opère. Elle réveille et tente de réunir l’histoire tragique du XXe siècle, les mythes personnels, l’effroi devant la mort auquel elle ajoute un rire de carnaval. L’œuvre raconte, console et régénère, elle aussi, le monde avec sa sarabande d’ombres fragiles, aussi insaisissables que puissantes.

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