On estime le nombre de clandestins en Suisse à 76000 dont 13000 à Genève. Des fantômes qui, à cause d’une cécité politique volontaire, échappent à toute existence légale et administrative. Pourtant, ils contribuent comme les autres à l’économie du pays, leurs enfants empruntent, comme les autres, le chemin de l’école, à la différence près qu’il ne les mène nulle part.

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Il y a long que Genève s’en émeut. Les autorités successives ne sont pas restées sourdes aux appels des associations de soutien aux sans-papiers, lesquelles étaient seules à posséder une connaissance relativement précise de ce peuple de l’ombre. En 2004, le Conseil d’Etat genevois était prêt à entrer en matière. En 2005, le canton réclamait la régularisation de 5000 clandestins; refusée. Mais Berne, le cœur n’y était pas, et pour cause: l’UDC Christoph Blocher était à la manœuvre. Ruth Metzler (PDC) avant lui n’avait pas non plus nourri un grand intérêt pour la cause. Malgré un climat politique défavorable, il faut constater que la socialiste Simonetta Sommaruga, elle, s’est montrée plus ouverte.

Car il suffisait de presque rien, l’opération Papyrus le démontre. Point n’était besoin de changer la loi fédérale sur les étrangers pour corriger une «hypocrisie institutionnelle», de l’aveu du ministre libéral radical Pierre Maudet. La loi le permettait déjà, mais les critères étaient flous et la volonté politique de les clarifier, absente. En quinze ans, seulement 4000 personnes ont obtenu leur régularisation, dont 2000 à Genève, 1000 dans le canton de Vaud, et… 10 à Zurich.

La solution concoctée au bout du Lac et avalisée à Berne ne sera pas une usine à permis. Car les conditions posées aux postulants sont exigeantes et cumulatives. Mais on imagine déjà les réactions outre-Sarine, dans des cantons où le déni face au phénomène de la clandestinité est le plus criant. Il est à craindre d’ailleurs que Papyrus n’y fasse pas beaucoup d’émules. Et puis il y aura ceux qui hurleront à l’appel d’air que ne manquera pas de susciter une telle initiative, diront-ils. C’est un risque et Genève en est conscient, raison pour laquelle le canton mettra sur pied des contrôles et se donne un an pour réaliser un premier bilan intermédiaire.

S’il devait être concluant, les autorités genevoises auront fait d’une pierre deux coups: surmonter un paradoxe inacceptable et assainir des secteurs économiques – économie domestique en tête – où règne la sous-enchère salariale. Et faire sourire les assurances sociales, auxquelles échappent les milliers de fantômes nettoyant les logis et coulant des cafés à l’heure où l’on bavarde au comptoir de la dernière Genferei épatante.