Il arrive qu’une petite phrase toute simple s’extraie du brouhaha politique et claque immédiatement comme un axiome. Prenons ces mots offerts par Jean-François Steiert au Matin Dimanche, à la veille de l’annonce désespérément traditionnelle et traditionnellement désespérante de la hausse des primes: «Les primes sont supportables pour les très bas revenus grâce aux subventions. Pour les hauts revenus, nos primes sont les plus basses d’Europe. C’est donc la classe moyenne qui paie». Limpide, indiscutable: une vérité première sortie de la bouche socialiste du conseiller national fribourgeois.

Sitôt confirmée l’ampleur de la facture, il fallait donc s’attendre à voir ladite classe moyenne descendre en masse dans la rue pour défendre les derniers contreforts de son pouvoir d’achat. Surtout à Genève, où le millésime 2017 de ce scandale au long cours s’avère plus corsé que jamais (5,7% de hausse en moyenne, près de 10% pour les enfants: ça pique, même à l’écrit). Pourtant, personne sur les boulevards. Quelques étranglements contenus, mais pas l’ombre d’une émeute ni la moindre vitrine cassée. Au pays de la LAMal, on a le désespoir discret et l’insurrection polie.

Pourquoi si peu de haine?, s’interroge le rebelle qui somnole en moi. Appliqué à la réalité genevoise (le canton des grosses fortunes est aussi celui où un contribuable sur trois échappe à l’impôt), le syllogisme de Steiert offre un élément de réponse: le nombre des révoltés potentiels s’effondre à mesure que l’on s’éloigne, dans un sens ou dans l’autre, du salaire moyen. Pour le dire plus crûment, ni les (nombreux) subventionnés ni les (nombreux) hauts revenus n’ont d’urgence vitale à changer les règles du jeu.

Pire encore, cette fois sur le front psychosocial: la classe moyenne se défend mal parce qu’elle ne s’aime pas. Parce qu’elle se vit comme une maladie honteuse. Ceux qui peuplent son hémisphère inférieur se pensent en damnés, en opprimés, surtout pas en «membre de la classe moyenne». Le «moyen», c’est le traître, celui qui a troqué la lutte des classes contre un écran incurvé. Quant à son hémisphère supérieur, il aspire à d’autres fréquentations. Il tutoie les puissants, fraie avec le beau monde, parle anglais sans accent. Et méprise lui aussi le «moyen», ce sympathique plouc à gourmette.

Le syllogisme de Steiert pourrait être ainsi complété: la classe moyenne paie et continuera de payer tant que personne n’aura l’idée saugrenue de la porter comme un étendard. «Classes moyennes du monde entier, unissez-vous»? Aïe, le chemin risque d’être long…

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