Opinion

La classe moyenne en Suisse: un âge d’or plutôt que le déclin

OPINION. Plutôt qu’une polarisation, nous observons une amélioration de la structure de l’emploi, expliquent les chercheurs Daniel Oesch et Emily Murphy sur la base d’une enquête suisse sur la population active entre 1991 et 2016

De nombreux observateurs de l’économie numérique nous prédisent l’érosion de la classe moyenne. Si, par le passé, le progrès technique a réduit la part des postes peu qualifiés dans l’agriculture et l’industrie, l’automatisation menace désormais aussi les métiers qualifiés, tels que les employés de commerce, les agents de voyage ou les fonctionnaires postaux. Certains économistes nous affirment ainsi que l’emploi ne croît plus qu’aux marges – dans les professions intellectuelles bien rémunérées ainsi que dans les services à la personne peu rétribués, comme les aides-soignants ou les coursiers. Le résultat serait l’effondrement de la classe moyenne et une polarisation de la société.

Que penser de cette analyse? D’abord, elle est mal posée au niveau conceptuel. La classe moyenne n’a jamais occupé le milieu arithmétique de la structure sociale, mais son milieu hiérarchique. Au XIXe siècle, la classe moyenne était une petite catégorie de travailleurs intellectuels qui se situait au-dessous de la classe supérieure des nobles vivant de leur fortune et au-dessus de la grande masse des travailleurs agricoles, ouvriers industriels, artisans et domestiques qui vivaient de leur travail manuel. Si la classe moyenne s’est beaucoup élargie depuis lors, le travailleur gagnant le salaire moyen – maçon ou mécanicien – relève davantage de la classe ouvrière que de la classe moyenne.

Pas d’érosion de la classe moyenne

Cependant, le vrai enjeu est empirique et consiste à savoir si les emplois intermédiaires ont disparu et si la structure sociale suisse s’est polarisée. Une nouvelle étude y répond en analysant les recensements de la population de 1970 à 2010*. Tous les métiers y sont regroupés, sur la base de leur salaire médian, dans cinq classes de taille égale, chaque classe regroupant 20% de l’emploi total. On observe alors qu’au cours de chaque décennie, l’emploi a crû le plus dans la classe qui regroupe les professions les mieux payées et, à l’exception des années 1980, a diminué le plus dans la classe incluant les métiers les moins payés. Entre 1970 et 2000, ce déclin de l’emploi peu qualifié a surtout concerné les travailleurs étrangers. Après 2000, la tendance s’est inversée et depuis lors les immigrants contribuent fortement à la croissance de l’emploi dans les professions les mieux qualifiées.

Le changement structurel de l’économie a clairsemé les rangs des ouvriers industriels et du petit personnel administratif

Plutôt qu’une polarisation, nous observons donc une amélioration de la structure de l’emploi. L’Enquête suisse sur la population active montre que cette amélioration s’explique par la forte croissance de la classe moyenne salariée. Entre 1991 et 2016, cadres, experts et techniciens sont passés de 34 à 48% de la population active. En parallèle, la part de l’emploi des ouvriers de production a chuté de 23 à 16%, et celle du personnel auxiliaire de bureau de 17 à 8%. Seule une catégorie de la classe ouvrière a pris de l’ampleur depuis 1991: les travailleurs des services à la personne, qui sont passés de 13 à 15%. Cette croissance fut toutefois trop faible pour compenser la suppression des postes dans l’agriculture, l’industrie et le back-office. Le changement structurel de l’économie n’a donc pas érodé la classe moyenne, mais clairsemé les rangs des ouvriers industriels et du petit personnel administratif.

Croissance de l’emploi

Ce changement structurel n’a pas provoqué une hausse du taux de chômage, qui était de 3,5% entre 1991 et 2000 et de 3,1% entre 2001 et 2010. Elle n’a pas non plus entraîné un recul du taux d’activité, qui est resté constant aux alentours de 82% entre 1991 et 2010. Comment l’emploi a-t-il pu croître dans les professions bien payées et diminuer dans les métiers peu rémunérés sans que cela fasse augmenter le chômage? La réponse réside dans l’évolution des qualifications. Il y a eu non seulement un recul de l’emploi dans les métiers peu qualifiés, mais également – grâce à l’augmentation du niveau de formation et à l’immigration de mieux en mieux formée – moins de personnes peu qualifiées en âge de travailler. De toute évidence, l’expansion de la formation a réussi à suivre l’allure du progrès technologique en Suisse.


* D. Oesch & E. Murphy, «La classe moyenne n’est pas en déclin, mais en croissance. L’évolution de la structure des emplois en Suisse depuis 1970». Social Change in Switzerland No 12, www.socialchangeswitzerland.ch

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