Si cannabis et confinement font bon ménage, en est-il de même pour la consommation de boissons alcoolisées? Tout dépend des pays… L’Afrique du Sud, par exemple, le pays le plus touché du continent par le Covid-19, en a totalement banni la vente, de même que celle des cigarettes. «Les contrevenants s’exposent à une amende ou à une arrestation», et «la police s’est parfois livrée à des actes de brutalité» contre eux, écrit le Sunday Times de Johannesburg, dans un article repéré par Courrier international.

Mais dans toutes les régions défavorisées où l’alcoolisme peut être un fléau national, c’est un autre problème, qui est encore plus grave en temps de pandémie, qui rend la situation explosive: «Contre la faim, aucune amende n’empêchera les gens de sortir», et cela aussi bien en Afrique du Sud, en Colombie, au Cameroun, au Rwanda qu’en Thaïlande, selon la vaste enquête menée par Libération.

De nombreux pays européens ou nord-américains ont par contre autorisé les magasins spécialisés à rester ouverts, au même titre que les commerces «essentiels» comme les supermarchés ou les pharmacies. L’Agence France-Presse (AFP) a fait un petit tour du monde de la question, constatant que «si la situation de pandémie est source d’inquiétude ou d’angoisse pour beaucoup d’entre nous, elle est particulièrement inquiétante pour les personnes» alcooliques.

Une réduction du stress

Surtout quand un premier ministre comme celui du Québec, François Legault, justifie le libéralisme étatique par le risque de «chaos» en cas de privations. Il ajoute d’ailleurs que «parfois, un verre de vin peut aider» à réduire le stress dû à la pandémie. On sait très bien, comme l’écrit El Mundo, que les premiers produits à avoir été dévalisés dans les supermarchés parisiens au début de la pandémie sont «les pâtes, le papier-toilette, l’alcool et le chocolat».

De plus, les intérêts économiques et fiscaux sont évidents. «Si l’on avait fermé les magasins vendant de l’alcool, il y aurait eu une perte potentielle de revenus importants pour les gouvernements», confirme à l’AFP Catherine Paradis, analyste au Centre canadien sur les dépendances et l’usage des substances, précisant que la vente d’alcool rapporte chaque année l’équivalent de 280 francs par citoyen à l’Etat.

Sur le plan psychologique, en raison du confinement, «tout le monde a un peu l’impression qu’on est vendredi ou samedi tout le temps», constate de plus cette experte, notant une hausse de la consommation d’alcool au sein de la population. Business juteux, la Société des alcools du Québec connaît actuellement une fréquentation des magasins similaire à celle «des semaines qui précèdent Noël» et des commandes en ligne «comparables au Black Friday».

Aux Etats-Unis, le gouverneur de New York, épicentre de l’épidémie, a lui aussi placé les distributeurs de vins et spiritueux sur la liste des commerces jugés «essentiels». L’association des magasins d’alcool de l’Etat a confirmé que les ventes avaient sensiblement augmenté. «D’une certaine façon, nous aidons l’économie», assure placidement son président, Stefan Kalogridis, à l’AFP.

L’installation de l’apéro consolatoire

«Très rapidement, le monde a changé, et avec lui notre conception de la sociabilité», constate à cet égard le New York Times (NYT). «Pour enrayer l’épidémie, les soirées sont reportées, les rassemblements annulés et les restaurants fermés. Et avec eux, l’occasion de se réunir autour d’une bouteille de vin», désormais remplacée par des apéros consolatoires sur Skype.

«Encore un apéro-visio! Je vais finir alcoolique…» Pour 24 heures, «rigolards ou angoissés, les témoignages du genre se multiplient sur les réseaux sociaux. Alors, tous accros, lorsque le confinement aura pris fin?» Pas forcément, mais attention, répondent les spécialistes: «On voit la multiplication des e-apéros, un besoin de convivialité, de décompression qui s’associe à la consommation d’alcool»…

… il faut donc éviter de tomber dans le systématisme: convivialité égale alcool, stress égale alcool

C’est que, dit encore le NYT, «dès nos premiers verres, on nous présente le vin comme un plaisir à partager, entre amis ou en famille, avec un bon repas. […] A l’inverse, un buveur solitaire aurait de sérieux problèmes, serait en dépression ou en passe de sombrer dans l’alcoolisme. […] Mais le confinement […] a redistribué les cartes. […] Dans ces conditions, pourquoi s’interdire de sublimer avec un bon verre de vin un dîner en tête-à-tête avec soi-même? Ce n’est peut-être pas l’idéal, mais la solitude «accompagnée» […] peut envoyer notre esprit dans des directions réjouissantes et inattendues.»

Plus d’anxiété?

A contrario, une fermeture des points de vente pourrait conduire à une augmentation de l’anxiété et du stress auprès de nombreux consommateurs déjà dépendants, notent plusieurs experts. En cas de sevrage forcé, ils peuvent ressentir durant plusieurs jours des effets secondaires comme des tremblements, des insomnies ou des nausées. Cela peut conduire à «de graves complications, surtout si la personne est confinée chez elle, c’est très, très dangereux», assure à l’AFP Anne Elizabeth Lapointe, directrice du Centre québécois de lutte aux dépendances.

Si l’on veut positiver, on se réjouira qu’en période de pandémie l’industrie de l’alcool peut aussi avoir une autre utilité. En France, par exemple – où les cavistes ont pu rester ouverts –, Pernod Ricard, numéro deux mondial du secteur, puis Bacardi ont été parmi les premiers à convertir une partie de leur production en gel hydroalcoolique, indique Ouest-France.

Chez les coronasceptiques

Plus inquiétant, le marché noir participe aussi à l’effort de «guerre»: en Pologne, près d’un demi-million de litres de vodka de contrebande et d’alcool pur, produit illégalement, sont utilisés comme désinfectant dans la lutte contre le coronavirus, au lieu d’être détruits. Et de l’autre côté de la frontière, le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, est allé jusqu’à préconiser de boire un verre de 1 dl de vodka après un passage au sauna, comme médicament miracle contre le coronavirus.

«Dans la famille des coronasceptiques», ironise Ouest-France, il «ferait bien figure de père», avec Jair Bolsonaro au Brésil. Et «le fils serait le Turkmène Gurbanguly Berdimuhamedow, qui a ordonné des fumigations massives au Peganum harmala, une plante qui éloignerait le mauvais sort». N’oublions pas que «le 10 mars dernier» – et La Libre Belgique fait bien de le rappeler – «44 personnes ont perdu la vie en Iran après avoir été intoxiquées via la consommation d’alcool frelaté. Ces décès faisaient suite à la rumeur, qui s’était propagée dans le pays mais aussi dans le monde, selon laquelle les boissons alcoolisées aideraient à guérir du coronavirus.»

La réponse qui tue de l’évêque

Même l’Eglise s’en est mêlée, puisque, «en Grèce, l’évêque Ioannis de Langada avait également affirmé que le vin de messe utilisé pour célébrer les rituels religieux était bénéfique pour ses fidèles»: «Il contient de l’alcool, et l’alcool tue le virus», avait-il déclaré, qui plus est en réponse «covidiote» «aux critiques des scientifiques quant à la tenue des célébrations religieuses».

Quoi qu’il en soit au rayon des remèdes de bonne femme et du Bon Dieu, sur le terrain des addictions, «nous sommes en terre inconnue», selon l’Esquire italien: «Nous n’avons aucune idée des conséquences psychologiques et culturelles» d’un confinement appliqué à très large échelle dans la population mondiale. Le NYT rappelle au passage que «pour beaucoup, ouvrir une bouteille de vin seul chez soi évoque la triste image de Bridget Jones seule en pyjama sur son canapé pour son anniversaire, à se lamenter sur la chanson de Céline Dion All by Myself:

La Russie, pour sa part, longtemps considérée comme un des pays où l’on boit le plus au monde selon l’OMS, n’a pas pris de restrictions ni annoncé de mesures spéciales. Ce, à l’inverse de la cheffe de l’exécutif hongkongais, la très contestée Carrie Lam, qui a ordonné à tous les restaurants et bars de ne plus servir d’alcool, au motif qu’un accès facile pourrait nuire aux recommandations visant la distanciation sociale. Car elle a constaté ceci:

«Parfois, les gens deviennent un peu plus proches lorsqu’ils sont ivres, ce qui augmente le risque d’infection»

C’était le cas en Polynésie française, où «les Tahitiens ont continué à faire la bringue» malgré les recommandations des pouvoirs locaux. «Ces rassemblements […] ne devraient plus se produire» après le décret d’une interdiction générale de la vente d’alcool, rapporte Radio New Zealand.

Mais en état de confinement, «le risque le plus inquiétant», s’alarme enfin Catherine Paradis, est celui d’une «augmentation de la violence familiale et de la violence entre conjoints». Ce pourquoi le Groenland a provisoirement interdit la vente d’alcool à Nuuk et environs, le fléau y étant majoritairement lié.


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