Revue de presse

Claude Gensac, décédée, aussi elle est

La mort de Carrie Fisher a quelque peu éclipsé celle de la mythique épouse du maréchal des logis Ludovic Cruchot, incarné par de Funès. Mais il serait très réducteur de limiter la très longue carrière de cette comédienne à ce rôle de faire-valoir de son mari de fiction

«Carrie Fisher, partie elle est», titre à la une ce mercredi matin Libération, qui n’a pas résisté à la tentation de filer la métaphore sur la même page en parlant de «côté obscur» à propos de la fausse couche d’une caissière dans un magasin de Tourcoing déjà épinglé pour maltraitance par les syndicats. Drôle d’association, mais une chose est sûre: la disparition de la princesse Leia de Star Wars a quelque peu éclipsé le dernier soupir d’une autre actrice. Qui avait eu un très grand mérite: celui d’exister «plus de dix fois» comme «épouse de Louis de Funès au cinéma dans la série des Gendarmes», écrit Le Monde.

Claude Gensac, puisqu’il s’agit d’elle. Plus de dix fois «Madame la Colonelle», elle est morte à l’âge de 89 ans, bien longtemps après son mari de fiction. D’ailleurs, elle était récemment à l’affiche d’Elle s’en va d’Emmanuelle Bercot (2013), avec Catherine Deneuve, et de Lulu femme nue de Solveig Anspach (2013), ainsi que de Baden Baden de Rachel Lang en 2016. Autant dire qu’elle n’est de loin pas seulement la potiche du gendarme: elle apparaîtra encore l’année prochaine dans le nouveau Téchiné, actuellement en post-production, Nos Années folles. Après une très longue carrière sur les plateaux et les planches, entamée il y a plus de six décennies en 1953; elle avait alors 25 ans. Excusez du peu, ce dont attestent avec force les publications qui ont envahi Facebook à son propos.

L’Agence France-Presse ajoute que de Funès l’avait «tuée», comme elle l’avait dit en 2000 dans un entretien sur la «traversée du désert» qui avait suivi la mort de son partenaire en 1983. Avec «son air espiègle et son sourire plein de charme», écrit Voici, Claude Gensac réussit pourtant à rebondir au théâtre, notamment sous la direction de Pierre Dux et de Raymond Acquaviva. Elle connaît même un renouveau professionnel à la fin des années 2000, avec la série Sous le soleil en 2005, puis avec Scènes de ménages à partir de 2012. Elle joue au théâtre La Perruche et le Poulet avec Jean-Pierre Castaldi en 2008. Son rôle dans Lulu femme nue lui permet d’être nommée pour un César de la meilleure actrice dans un second rôle en 2015, alors qu’elle a presque 88 ans:

Bien sûr, tous les sites de médias français disent aujourd’hui que la «biche» est morte, que l’histoire ne retiendra peut-être que cette «alchimie entre la star comique et l’actrice à l’allure de grande bourgeoise distinguée», selon les mots de Première. Le site Pure People relève aussi que dans une interview donnée au Soir de Bruxelles en 2013, Claude Gensac était revenue sur sa collaboration avec Louis de Funès, mais aussi sur sa carrière après la disparition de son partenaire.

Quand il est mort, disait-elle, «les producteurs de cinéma m’ont enterrée en même temps que lui. Je n’ai plus reçu aucune proposition de film. Lorsque je tournais avec Louis, j’étais obligée de refuser les autres films parce que je ne savais jamais si j’allais tourner avec Louis pendant trois ou quatre mois.» Elle soulignait le manque d’imagination des producteurs, qui craignaient de la voir faire «du De Funès», alors qu’elle pouvait tout jouer:

D’ailleurs, la réalisatrice Rachel Lang, qui l’a dirigée dans Baden Baden, raconte à LCI (écoutez le son ici) que la comédienne était «très drôle, très juste, tout le temps». Une femme «pleine de caractère, pleine de projets, pleine de vie. […] Ça a été assez facile de travailler avec elle. […] Elle arrivait toujours à ses fins.» Peut-être parce qu’elle avait été à bonne école: c’est Sacha Guitry qui lui a donné son premier rôle au cinéma, dans La Vie d’un honnête homme, aux côtés de Michel Simon et d’un certain Louis de Funès. Cela se passait quinze ans avant le début du couple avec le gendarme:

Last but not least, la journaliste et écrivaine Sophie Fontanel lui a laissé un très joli message sur sa page Facebook: «Tu vois, on a chacun nos rêves. Moi, quand j’étais petite, je voulais être Claude Gensac, dans un film infini avec Louis de Funès. Je voulais qu’il tremble devant moi et m’appelle «Ma biche» et que personne ne comprenne comment je faisais pour aimer un lilliputien.»

Et Sophie Fontanel ajoute: «Les deux tiers de mes petits amis ont été lilliputiens. […] Donc la voici qui disparaît elle aussi aujourd’hui, décidément, emportant au loin si loin mon selfie le plus réussi: moi me prenant pour elle. Je vais tout de suite aller regarder Le Petit Baigneur, je vous laisse. Je sais que je ne suis pas la seule à être Claude Gensac.»

Reste qu’il n’était pas vraiment facile, décidément, de mourir à peu près au même moment que Carrie Fisher…

Publicité