L’hommage que Le Temps a rendu à Claude Lévi-Strauss évoque la filiation qui relie le penseur français à Jean-Jacques Rousseau. Jean Starobinski a rappelé le rôle qu’a tenu Lévi-Strauss dans les célébrations genevoises du 250e anniversaire de Jean-Jacques, en 1962. A n’en pas douter, l’ombre de Lévi-Strauss planera sur le tricentenaire de 2012.

La filiation Rousseau-Lévi-Strauss mérite d’être éclairée. Pour Edward Rothstein, dans le Herald Tribune, Lévi-Strauss «révère» Rousseau: en donnant à la pensée sauvage une place élevée et en dénigrant la modernité occidentale, il se rattache à une tradition romantique française inspirée par le philosophe genevois. Heureusement, ajoute Rothstein, Lévi-Strauss se distancie de Rousseau: pour lui «le sauvage n’a pas de noblesse intrinsèque et n’est pas plus près de la nature que nous»; et il rejette «l’idée de Rousseau que les problèmes de l’humanité viennent d’une distorsion de la nature par la société».

M. Rothstein donne ainsi de la pensée de Rousseau une vision déformée, hélas très répandue, contre laquelle Lévi-Strauss s’est élevé avec une extrême vigueur.

«Rousseau tant décrié, plus mal connu qu’il ne le fut jamais, en butte à l’accusation ridicule qui lui attribue une glorification de l’état de nature […], a dit exactement le contraire.» «Jamais Rousseau n’a commis l’erreur de Diderot qui consiste à idéaliser l’homme naturel. Il ne risque pas de mêler l’état de nature et l’état de société; il sait que ce dernier est inhérent à l’homme, mais il entraîne des maux: la seule question est de savoir si ces maux eux-mêmes sont inhérents à l’état.»

Rousseau rêvait que «la postérité, peut-être» le vengerait des injustices commises à son égard. Ces injustices perdurent à l’égard de sa pensée, mais il a trouvé en Lévi-Strauss un farouche défenseur: «Rousseau, notre maître, Rousseau, notre frère, envers qui nous avons montré tant d’ingratitude, mais à qui chaque page de ce livre aurait pu être dédiée si l’hommage n’eût pas été indigne de sa grande mémoire.»

Plus que toute autre, la pensée de Rousseau, sous ses diverses facettes, est source d’inspiration pour Lévi-Strauss.

Il y a d’abord la méthode scientifique du Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes. Elle repose sur une double démarche: un examen ethnographique – «parcourir à pas de géant ainsi que le soleil la vaste étendue de l’univers» – et une analyse introspective – «ce qui est plus grand et plus difficile, rentrer en soi pour y étudier l’homme». Lévi-Strauss note que Rousseau est le plus ethnographe des philosophes: «S’il n’a jamais voyagé dans les terres lointaines, sa documentation est aussi complète qu’il était possible à un homme de son temps, et il la vivifiait – à la différence de Voltaire – par une curiosité pleine de sympathie pour les mœurs paysannes et la pensée populaire.»

Dans le Discours sur l’origine des langues, Rousseau donne une véritable définition de l’ethnographe: «Quand on veut étudier les hommes, il faut regarder près de soi, mais pour étudier l’homme, il faut porter sa vue au loin; il faut d’abord observer les différences pour découvrir les propriétés.»

C’est bien un précurseur que Lévi-Strauss découvre en Rousseau: «Sans crainte d’être démenti, on peut affirmer que cette ethnologie qui n’existait pas encore, il l’avait, un plein siècle avant qu’elle ne fit son apparition, conçue, voulue, annoncée, la mettant d’emblée à son rang parmi les sciences naturelles et humaines déjà constituées.»

«Le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes est, sans doute, le premier traité d’anthropologie générale que compte la littérature française. En termes presque modernes, Rousseau y pose le problème central de l’anthropologie, qui est celui du passage de la nature à la culture.» Pour Rousseau, «la vie affective et la vie intellectuelle s’opposent de la même façon que la nature et la culture»: celles-ci sont éloignées de toute la distance «des pures sensations aux plus simples connaissances».

Lévi-Strauss est frappé des intuitions fondamentales de Rousseau dont la recherche scientifique a depuis démontré la justesse.

«Rousseau et ses contemporains ont fait preuve d’une intuition sociologique profonde quand ils ont compris que des attitudes et des éléments culturels comme le «contrat» et le «consentement» ne sont pas des formations secondaires, comme le prétendaient leurs adversaires: ce sont les matières premières de la vie sociale et il est impossible d’imaginer une forme d’organisation politique dans laquelle ils ne seraient pas présents.»

Rousseau a supposé un «juste milieu» historique entre l’homme des origines – «l’indolence de l’état primitif» – et l’homme moderne – «l’activité pétulante de notre amour-propre». «Quelle chimère que ce juste milieu!», ricanait Voltaire. «Rousseau, dit Lévi-Strauss, pensait que le genre de vie que nous appelons aujourd’hui néolithique en offre l’image expérimentale la plus proche. Je suis assez porté à croire qu’il avait raison.»

Il y a bel et bien un moment, à la frontière de la préhistoire et de l’histoire, où l’humanité fait les choix de société que décrit le Second Discours, conduisant à l’ère moderne de la propriété et de l’inégalité.

«D’abord, on ne parla qu’en poésie: on ne s’avisa de raisonner que longtemps après.» Autre intuition de Rousseau que Lévi-Strauss confirme en démontrant que la métaphore n’est pas un embellissement du langage, mais l’un de ses modes fondamentaux.

La vision de l’homme et de la société de Lévi-Strauss est en consonance avec celle de Rousseau: «Si les hommes ne se sont jamais attaqués qu’à une besogne, qui est de faire une société vivable, les forces qui ont animé nos lointains ancêtres sont aussi présentes en nous. Rien n’est joué; nous pouvons tout reprendre. L’âge d’or qu’une aveugle superstition avait placé derrière nous ou devant nous est en nous.» Ou encore: «Derrière les abus et les crimes, on cherchera la base inébranlable de la société humaine.»

Laurent Wolf a relevé dans ces colonnes que Lévi-Strauss «laisse l’exemple d’une pensée qui s’est rebellée, avec patience et sans fracas, contre le désordre apparent du monde». Rousseau, non sans impatience, ni fracas parfois, a eu la même démarche.

«A lui, dit Lévi-Strauss, nous devons de savoir comment, après avoir anéanti tous les ordres, on peut encore découvrir des principes qui permettent d’en édifier un nouveau.» Kant avait eu la même idée: «Newton, le premier de tous, vit l’ordre et la régularité là où, avant lui, on ne voyait que désordre […]. Rousseau, le premier de tous, découvrit sous la diversité des formes humaines conventionnelles la nature profondément cachée de l’homme.»

A la profonde parenté des démarches s’ajoute l’empathie de Lévi-Strauss pour Rousseau. «Marx et Freud me font penser. A la lecture de Rousseau, je m’embrase.»

Quand Lévi-Strauss dénonce l’homme occidental revendiquant «au profit de minorités toujours plus restreintes le privilège d’un humanisme corrompu aussitôt né pour avoir emprunté à l’amour-propre son principe et sa notion», c’est à Rousseau qu’il pense. «Seul Rousseau, ajoute-t-il, a su s’insurger contre cet égoïsme. Dans une société policée, il ne saurait y avoir d’excuse pour le seul crime vraiment inexpiable de l’homme: traiter des hommes comme des objets.»

Actualité de la parole de Rousseau relayée par Lévi-Strauss: «Aujourd’hui, pour nous qui ressentons, comme Rousseau le prédisait à son lecteur, «l’effroi de ceux qui auront le malheur de vivre après toi», sa pensée acquiert toute sa portée.»

Le tricentenaire de Rousseau sera-t-il l’occasion de redécouvrir cette pensée et de la méditer, de proclamer aussi sa valeur scientifique trop souvent négligée? Lévi-Strauss est l’un des guides qui peut nous y aider.

Qu’on me permette un souvenir personnel. Il y a bien des années, au Théâtre de Carouge, mon seul jour de relâche était le dimanche soir; six dimanches de suite, j’ai pu écouter Lévi-Strauss expliquer sa pensée, une heure durant, sur la deuxième chaîne de l’ORTF. Je n’avais pas lu une ligne de lui; sa voix, ses inflexions, son regard m’ont introduit à l’œuvre et cette rencontre télévisuelle inoubliable est un grand moment de ma vie.

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