Un immense éclat de rire. C’est ce qu’inspire aujourd’hui la lecture des lettres anonymes envoyées au juge Renaud Van Ruymbeke, en 2004, par un «corbeau» accusant la fine fleur des élites françaises d’avoir ouvert des comptes occultes grâce à la société luxembourgeoise Clearstream. Pourtant, de manipulations en récupération politique, cette navrante supercherie est devenue l’un des scandales majeurs de la Ve République.

Le spectacle qu’offrira, dès lundi, le palais de justice de Paris sera peu banal. Sur le banc des prévenus, un ancien premier ministre, Dominique de Villepin, à qui l’accusation reproche d’avoir exploité les listings de Clearstream pour nuire à son rival, Nicolas Sarkozy. L’actuel chef de l’Etat, qui figurait sur les faux documents, est aujourd’hui le plus pugnace des plaignants.

Le procès, qui doit durer jusqu’au 21 octobre, s’appuie sur des faits bien établis. En 2003 et 2004, un financier déchu, Imad Lahoud, falsifie les listings récupérés auprès du journaliste Denis Robert. Il les montre à un dirigeant du groupe aéronautique EADS, Jean-Louis Gergorin. Féru de conspirations, ce dernier y voit la preuve d’un complot associant mafieux russes, industriels et politiciens véreux – avec, en bénéficiaires marginaux, la chanteuse Alizée ou le top model Laetitia Casta.

Jean-Louis Gergorin alerte son ami Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères puis de l’Intérieur, qui demande au général Philippe Rondot d’enquêter en secret. L’affaire éclate publiquement en juillet 2004, après l’envoi des listings par Jean-Louis Gergorin au juge Renaud Van Ruymbeke.

Dominique de Villepin a-t-il utilisé les listings pour détruire Nicolas Sarkozy? Certains indices le laissent penser – par exemple cette phrase lâchée au patron du Point, Franz-Olivier Giesbert, en juillet 2004: «Sarkozy, c’est fini. Si les journaux font leur travail, il ne survivra pas à cette affaire-là.»

Mais Nicolas Sarkozy s’est toujours gardé d’accuser formellement son rival. En 2006, il lui déclarait: «Je sais que vous n’êtes pour rien dans cette affaire, mais je l’utiliserais pour me laver de tout soupçon», en apparaissant comme la victime d’une machination destinée à lui barrer la route de la présidence. Opération réussie.

Autre point à élucider: Nicolas Sarkozy a-t-il, comme il le dit, appris l’affaire par la presse, en juillet 2004, ou était-il informé plus tôt? Pourquoi a-t-il attendu janvier 2006 pour déposer plainte? Etait-ce le meilleur moment du point de vue politique, ou l’audition d’un banquier suisse qu’il connaissait, Jacques Heyer, par le juge Van Ruymbeke, l’a-t-elle poussé à devenir partie au dossier?

Le rôle des services suisses sera sans doute mentionné à l’audience. C’est grâce à la Police fédérale que le général Rondot a compris, dès avril 2004, que les comptes helvétiques mentionnés dans les listings n’existaient pas. «C’était, a dit le général durant l’instruction, un élément essentiel compte tenu du sérieux des Suisses.»

Le procès pourrait avoir des retombées politiques. Dominique de Villepin ne cache plus qu’il espère se présenter, contre Nicolas Sarkozy, à l’élection présidentielle de 2012. Un rêve qui, s’il est condamné pour «complicité de dénonciation calomnieuse», risque d’être brisé net.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.