Opinion

Climat: une schizophrénie médiatique insoutenable?

OPINION. Les médias de Suisse romande se font l’écho de l’urgence climatique. Dans le même temps ils relayent la publicité et le langage marketing des plus gros pollueurs. Une incohérence que souligne l’historien Grégoire Gonin

La presse exerce une responsabilité majeure dans la «Troisième Guerre mondiale» à mener en faveur de l’urgence climatique. Or, un florilège récent quoique non exhaustif illustre des positions mouvantes, voire contradictoires et déroutantes. Pareil hiatus est-il acceptable, et peut-on y mettre fin?

Si l’école se doit, selon les vœux de Daniel Curnier (LT du 31.01.2019), d’opérer la grande transition écologique, l’institution médiatique se retrouve elle aussi frappée de péril en la demeure. La presse accueille favorablement les mouvements de la rue, lesquels reçoivent également le soutien du lectorat à travers ses nombreux courriers. Ainsi, dans un éditorial aux senteurs de La Décroissance, Stéphane Bussard en appelait le 25 janvier dans ces colonnes à «l’urgence d’une mobilisation tous azimuts», relayé le 9 février par Servan Peca, pour qui seule «l’obsession écologique» permettra de «vraiment avancer».

Lire à ce sujet: Daniel Curnier: «L’école apprend plus à obéir qu’à s’opposer»

Abus du concept «libre»

Une sociologie du traitement de la cause environnementale dans son ensemble en donne toutefois une image bien plus nuancée. Les médias se font l’écho peu critique de la croissance apocalyptique des passagers à Cointrin (100 000 en 1950, 4 millions en 1980, 17 millions en 2017), du chiffre d’affaires des entreprises, synonyme de hausse de l’activité industrielle, ou du rendement d’investissements écocidaires. Les journalistes abusent du concept de «libre»-échange, qui s’apparente au contraire à la force, avec sanctions à la clé si les Etats souhaitent y déroger, tout en contribuant dramatiquement au flux de matières sur les océans souillés par le fuel lourd des cargos. Sans parler de la bienveillance technophile envers la 5G (questionnée sous l’angle strictement sanitaire) et le cataclysme subséquent de la production de milliards de nouveaux téléphones ou de l’explosion d’énergie nécessaire au refroidissement des data centers qui régiront les appareils connectés, au rang desquels l’hérésie de la voiture autonome, elle-même fabriquée comme chacun le sait à partir de compost bio.

Les médias doivent publier avant les élections fédérales le portrait des élus et leurs votes de la dernière législature liés à l’environnement

Dans le même cahier relatant le discours de Greta Thunberg à Davos, 24 heures informe le 26 janvier les skieurs de la possibilité d’accéder aux pentes du Cervin par hélicoptère. Le 4 février, tel un acte manqué, Le Temps juxtaposait le compte rendu de la deuxième marche nationale à un encart publicitaire double en volume en faveur de vol en avion à bas prix – l’«agent orange» du XXIe siècle.

Le 8, Lausanne FM offrait à ses auditeurs une journée de ski à Verbier avec départ en hélicoptère de la Blécherette. Que dire aussi des prochains voyages des lecteurs du Temps en Namibie comprenant nombre de vols domestiques, au Japon ou même en Irlande? Le 26 février, 24 heures consacre sa une à la disparition des séquoias géants tout en insérant deux publicités pour la voiture, dont l’une qualifiée de «proche de la nature».

Le 6 mars, la «Julie» récidive en prédisant en une la «vague verte» aux élections fédérales cependant qu’elle étale sur les deux pages de son «Point fort» la mobilité électrique à Palexpo. Par mimétisme motorisé, L’Illustré sort le 13 mars un admirable dossier sur les jeunes et l’écologie, auquel il adosse un cahier spécial Salon de l’auto vitupéré dès 1975 par Renaud dans Hexagone. Surmontant la planète Terre, «Mais pourquoi tout le monde s’en fout?» titre Lausanne Cités le 20 mars, tout en proposant comme à l’accoutumée à ses lecteurs ses pages «Evasion», à l’instar de la rubrique «Voyages» du Matin Dimanche. Le même jour, la RTS lance une action en faveur de la biodiversité, quand Forum (5 décembre, 30 janvier, 15 mars) entonne après d’autres la fable de la voiture électrique.

Selon l’Office de l’environnement, son bilan environnemental n’est que 10% moins mauvais que la «bagnole» classique. Qu’il soit déclamé une fois pour toutes que les seuls engins verts et propres sont ceux peints dans cette couleur et sortant du lavage à la fontaine. Le 4 mai, les ex-PTT s’offrent à nouveau une double pleine page en faveur de la 5G dans Le Temps. Et que dire du silence sur la quasi-OPA d’une multinationale de la pétrochimie sur le football et le hockey lausannois?

Taxer la publicité

Dans un souci de cohérence d’information objective, les médias doivent publier avant les élections fédérales le portrait des élus et leurs votes de la dernière législature liés à l’environnement en croisant les données du site Ecorating et leur profil Smartvote; alors peut-être la députation de la nation, placée sous la menace d’un potentiel suffrage «univert-sel», écouterait réellement la voix des jeunes et moins jeunes marcheurs. Il s’agit aussi de substituer des indicateurs écologiques (nombre d’animaux tués chaque heure dans les abattoirs ou de hérissons écrasés par le trafic, quantification du recul quotidien des glaciers, etc.) au court-termisme des résultats trimestriels des entreprises cotées en bourse et aux sempiternels bouchons des Inforoutes. Autre mesure nécessaire: taxer la publicité en fonction de l’empreinte carbone des produits et affecter les recettes aux médias lésés par la perte d’annonceurs, dans l’attente utopique de leur gestion par des coopératives d’usagers non orientées par la rentabilité. Devant le défi citoyen immense du sauvetage du vivant, l’école, les familles, le politique, la société dans son ensemble doivent pouvoir s’appuyer sur un discours sans ambages.

Publicité