DU BOUT DU LAC

Cliquera bien qui cliquera le dernier

OPINION. A l’heure où les médias lorgnent sur les réseaux sociaux, notre chroniqueur veut croire à l'avenir d'un journalisme de qualité

La vérité sur le monstre du Loch Ness qui ne serait qu’une grosse anguille, un serpent à deux têtes dans la main d’un Balinais, Jean-Luc Mélenchon très content de Jean-Luc Mélenchon en Argentine, les confessions de Justin Bieber, quelques photos de vacances, Yann Moix le salaud, Yann Moix l’incompris, Boris Johnson qui insulte Jeremy Corbyn, des arbres qui se raréfient à Genève et d’autres qui brûlent au Brésil. Voilà à quoi ressemblait mon fil Facebook le 5 septembre à 15h24.

Le tableau ne doit pas tellement vous surprendre. A moins que vous ne soyez pas sur Facebook, auquel cas c’est sur Twitter que vous avez fait dérouler le même inventaire, avec plus ou moins de Yann Moix et d’intérêt. Ainsi va le monde, quand il défile avec nonchalance sous nos pouces hypertrophiés. Demain, Miley Cyrus aura chassé Justin Bieber, le monstre du Loch Ness sera peut-être devenu une tortue des Galapagos et Jean-Luc Mélenchon aura certainement atterri au Paraguay, toujours content.

Rassurez-vous, je ne vais pas pleurnicher sur la futilité des réseaux sociaux. Elle est consubstantielle de leur horizontalité. Par définition, la plateforme est plate: elle ne peut que juxtaposer. Et juxtaposer encore, à l’infini, jusqu’au lissage parfait du réel. Si Facebook était un son, ce serait un acouphène. Reprocher à mon fil Facebook de n’avoir ni queue, ni tête (ou alors deux, dans le cas du serpent balinais) serait donc parfaitement absurde.

La mascarade touche à sa fin

Il y a quand même un petit souci. A 15h27 ce jeudi, résolu à y voir plus clair, j’ai fait un tour sur les sites d’une petite dizaine de grands médias. Ceux-là mêmes qui tirent la langue depuis quinze ans en se cherchant une raison d’être dans la révolution de l’information. Et qu’y ai-je retrouvé? Mon serpent balinais, ma grosse anguille des Highlands, Yann Moix le salaud, Yann Moix l’incompris et ce bon vieux Justin Bieber en détox. Le tout en vrac et parfois même réservé aux abonnés.

J’ai donc dû me rendre à l’évidence: pétrifiée par l’idée d’être emportée par la grande lessiveuse, toute une profession – la mienne – s’échine depuis quinze ans à singer ces réseaux qui la cannibalisent. Un serpent balinais fait du clic sur Facebook? Trouvons-lui une place de choix sur nos sites, repropulsons-le dare-dare sur toutes les plateformes, et cliquera bien qui cliquera le dernier.

Quelque chose me dit que la mascarade touche à sa fin. Je ne serai même pas très étonné qu’après quinze ans d’acouphène, les médias qui sauront se faire entendre seront ceux qui chanteront une autre mélodie, parfois même un peu complexe. A base de hiérarchie, de rigueur, de vérification et d’intérêt public. A base de journalisme, en fait. Et tant mieux si tout cela vous semble tomber sous le sens et aller sans dire: il paraît que découvrir la lune peut être un grand pas pour l’humanité.


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