La pauvre Dolly, son accouchement médiatique et sa mort discrète, puis les raéliens et les gesticulations récurrentes de leur succursale scientifico-thérapeutique Clonaid, et maintenant le biologiste Panos Zavos, précédemment spécialiste ès sperme de dindon. La farce est grosse. Mais d'autant plus significative nous paraît alors la puissance des fantasmes qui se jouent dans l'utopie du clonage reproductif, supposé s'appliquer un jour à l'humain. Révolution de l'image de l'être humain, de la filiation, de la structure de la génération et de la transmission de la vie.

Nous voici en effet écartelés entre la séduction de l'impossible que procure en nous la prouesse technique (enfin arriver à quelque chose d'absolument neuf, après des milliers de répétitions…) et la passion de nous mettre à la place du Créateur.

Les utopies de l'Humanité nouvelle ont fleuri et refleuri au cours des siècles, que ce soit dans l'ordre scientifique et technique ou dans l'ordre politique. On sait la dose d'illusions, de tricheries et de totalitarisme qu'elles ont contribué à produire ou à légitimer.

L'idée du clonage humain reproductif n'est pas si neuve, mais l'irruption de sa possibilité technique éventuelle nous apparaît comme un changement radical de paradigme, comme si Frankenstein sortait de sa clôture fantastique et fantasmatique pour entrer dans le monde climatisé et marchandisé de la Science et de la Biotech. Les vrais savants, toujours modestes, peuvent bien rire de ces divagations clonesques, elles n'en sont pas moins révélatrices de la confusion qui règne lorsque le monde du savoir et de la technique devient l'objet d'attentes et de désirs sans limites.

Le philosophe Habermas a mis en garde à juste titre contre les risques d'atteinte aux idées complémentaires de nature humaine et d'espèce humaine, suite aux effets révolutionnaires des nouvelles technologies du vivant.

Il peut sembler étonnant de s'interroger à nouveau sur le clonage humain reproductif, alors que la plupart de nos législations l'interdisent à ce jour (c'est le cas, très clairement, en Suisse). Mais le débat international est dense et vif à ce sujet; rien ne nous assure de ce qui peut se passer demain, tant la concurrence économique, scientifique et politique joue à plein. La distinction entre le clonage reproductif et le clonage thérapeutique est l'objet de toutes les stratégies argumentatives, aussi bien de la part de ceux qui voudraient préserver les chances du clonage thérapeutique que de ceux qui craignent que l'autorisation de ce dernier ouvre la porte, par paliers successifs, au clonage reproductif lui-même.

Mais le débat est plus profond. Il se situe au niveau de nos représentations anthropologiques. Qu'est-ce que l'Homme? Que signifie son Humanité? Faut-il en finir avec l'Humanisme? Plus concrètement: combien faut-il être pour faire un enfant, pour «donner la vie»? Le sexe et le nombre des parents nécessaires à la procréation comptent-ils, ou devons-nous accepter une révision radicale de nos conceptions «classiques» de l'amour, de la sexualité, du couple, de la parentalité et de la filiation?

Soulignons ce dernier thème. Avec l'avènement éventuel du clonage humain reproductif – cette forme de conception asexuée, consacrant la mise entre parenthèses des pères – la filiation est visée, au-delà de tout ce qu'on pouvait imaginer avec le réglage technique de la contraception et l'intrusion beaucoup plus incisive des procréations médicalement assistées. Le vrai fantasme, qui appelle une clinique et critique de l'origine, n'est-il pas celui-ci: qu'est-ce qui nous pousse à chercher, non l'exploit créatif par lequel l'homme passe infiniment l'homme (selon le mot de Blaise Pascal), mais l'exploit étrange et pervers par lequel l'homme essaie de se passer de l'homme, je veux dire où le couple, et la femme en lui, parvient à se passer du mâle.

Nous entrerions, avec la pratique banalisée, répétée, répétitive, du clonage humain reproductif, dans une «société du clonage», caractérisée par la victoire de la pensée unidimensionnelle, sans désir ni inconscient, de l'amour sans dialectique des sexes ni contingence.

Certains penseurs s'égarent, essayant de nous faire croire qu'un enfant cloné ne serait (ne sera?) qu'un enfant comme les autres. Peu importe d'où l'on vient, qui l'on est, l'important ce serait juste d'être et de naître, dans un absolu détachement de toute généalogie porteuse de sens et de promesse. Un enfant avec deux parents, peut-être bien, mais finalement, qu'importe ici le sexe des parents: l'enfant cloné, cet obscur objet d'un désir sans chair, ne serait que le rêve atroce de l'enfant neutre et clean.

Ainsi que nous venons de l'insinuer, la comparaison avec la question de l'homoparentalité s'impose. On peut être un partisan décidé du partenariat homosexuel, tout en ayant des réserves envers l'accès qui serait accordé à un couple de gays ou de lesbiennes à l'adoption ou la procréation médicalement assistée, pour exactement les mêmes raisons qui portent au scepticisme envers l'idée du clonage reproductif. La question, ici non plus, n'est pas celle de la capacité affective ou éducative de tels parents, qui sont sûrement aussi dignes et capables d'aimer des enfants – aussi capables, aussi, que n'importe quel parent hétérosexuel classique, d'éprouver des difficultés dans cette noble tâche. Mais l'enjeu est ailleurs, anthropologique, symbolique, social: que serait une communauté humaine qui ferait l'impasse sur la double origine sexuée des parents, sur la dyade père - mère, constitutive de l'humain, de la dette et de l'avenir du «petit d'homme» (d'homme et de femme, de femme et d'homme)?

Le débat sur le clonage humain reproductif n'est pas pour rien devenu un enjeu surréaliste, dogmatique, fanatique à la limite: dans ce mythe des temps nouveaux se donne à penser l'antique désir de Narcisse de se complaire dans le Même et de faire l'économie de la différence et du différend. Après tout, penser notre désir de clonage, ne serait-ce pas instruire la critique de notre monde plat, lisse, unidimensionnel, ne sera-ce pas refuser les platitudes béates et arrogantes de la prétendue «main invisible» et entrer dans la construction adulte d'un univers de conflits réglés et de différends assumés?

Comme le disent plusieurs penseurs contemporains, le développement de la reproductibilité technique a parachevé le règne de la copie. Nous passons en quelque sorte de l'ère de la reproduction multimédia à l'ère du clonage. Est ici en jeu l'identité de l'individu, dans sa double dimension de singularité et d'unicité: nous sommes tous des sujets incomparables et inimitables.

Paradoxalement, le passage à l'acte, en matière de clonage humain reproductif, serait – ou sera, car comment nier que cela pourrait réellement se produire, fût-ce à échelle réduite, cachée et élitaire? – l'expression totalement paradoxale du monde postmoderne parvenu à son faîte: l'éclatement illimité de l'individualisme (à chacun son éthique, son désir d'enfant, son pouvoir sur la vie et sur la mort, son désir tout court) consacrerait le meurtre de l'individu authentique et responsable, le déni posé sur la liberté et sur la dignité du sujet.

Du clonage humain reproductif, il est donc urgent de débattre, si notre société ne veut pas devenir l'otage de fantasmes à répétition.

Clonage reproductif: la nature humaine en question, colloque international organisé par l'Université de Lausanne et le Projet Ethique (IRIS 3), avec le soutien des Fondations Jeantet et Leenaards, de l'Académie suisse des sciences médicales, du Fonds du 450e anniversaire et du Département interfacultaire d'éthique. Jeudi 12 et vendredi 13 février 2004, Dorigny, BFSH 2, Salle 1129. Programme complet sur Internet: http://www.unil.ch/cle Renseignements et inscriptions: 021 692 38 60 ou par e-mail, nathalie.steiner@dtheol.unil.ch

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