(in)culture

Clouzot aux enfers

CHRONIQUE. En 1964, le cinéaste français pensait réaliser son chef-d’œuvre. «L’enfer» restera un film inachevé, objet de tous les fantasmes

Un hôtel au bord d’un lac, un été caniculaire où les peaux se dévoilent, un couple de tenanciers dont le mari est rongé par une irraisonnable jalousie, au point justement d’en perdre la raison. Dans les rôles principaux, Romy Schneider et Serge Reggiani. Lorsqu’il entreprend en 1964 le tournage de L’enfer, Henri-Georges Clouzot rêve, en plus d’en faire son chef-d’œuvre, de réaliser un film repoussant les limites de la représentation de la folie à l’écran. A l’aide d’une armada de techniciens, il commence par se perdre dans de folles expérimentations formelles, où des images kaléidoscopiques et oniriques, inspirées par le pop art, se mêlent à une Romy Schneider qui n’aura jamais été aussi sensuelle.

Puis viendra, avant de longues semaines prévues en studio, un tournage en Auvergne, au bord d’un lac artificiel qui sera prochainement vidé. Clouzot doit aller vite, mais très vite il se perd. Exigeant jusqu’à en épuiser ses comédiens et les trois équipes qui travaillent sans cesse afin de donner corps à ses visions, l’auteur de ces classiques que sont Le corbeau, Quai des orfèvres, Le salaire de la peur, ou encore Les diaboliques, devient obsessionnel et incontrôlable. Comme le personnage incarné par Reggiani, en somme. Malade, l’acteur quittera d’ailleurs subitement le plateau. Et peu après, Clouzot s’écroulera à son tour, victime d’un infarctus, comme si cet Enfer pour lequel on lui avait offert un budget illimité était condamné à ne jamais voir la lumière. Trente ans plus tard, Claude Chabrol adaptera ce scénario et tournera, avec Emmanuelle Béart et François Cluzet, sa propre version du film.

Mais des images de l’œuvre inachevée de Clouzot existent. A partir de bobines conservées aux Archives françaises du film, Serge Bromberg et Ruxandra Medrea signeront en 2009 L’enfer d’Henri-Georges Clouzot, un documentaire retraçant ce projet hors norme, et que les Rencontres 7e art Lausanne, festival du cinéma du patrimoine qui se tient ce week-end, ont eu l’excellente idée de programmer en guise de séance inaugurale. Une merveille façon de lancer leur focus «Au-delà des limites», qui réunit des longs métrages faisant voler en éclats les conventions narratives, esthétiques, techniques et sociales.

L’enfer fait partie de ces grands projets inachevés qui feront pour l’éternité fantasmer les cinéphiles, à l’instar de Something’s Got to Give, avec Marilyn Monroe, de La fleur de l’âge, de Marcel Carné, ou du Don Quichotte d’Orson Welles. Et ce qu’il y a de bien, avec les films inachevés, c’est qu’ils resteront à tout jamais des promesses, alors que tant de films attendus sont une fois achevés devenus des déceptions.

Publicité