Tokyo Selfie

Le club des larmes

Notre correspondant à Tokyo ausculte l’actualité dans le miroir du Japon et de ses réseaux

Une salle de conférences, à Tokyo. Ils ont entre 20 et 50 ans. Designers, cadres dans l’industrie automobile, employés de multinationale. Légère majorité d’hommes, au sortir du travail. On ne se connaît pas, on se fiche des points communs, pourtant tout le monde est venu avec la même intention: pleurer.

L’organisateur, d’abord, a donné à entendre un conte d’amours mortes et d’enfance meurtrie – petite mise en condition. Lumière tamisée. Sur l’écran, une succession de clips (reportages, publicités étrangères, vidéos musicales) déploient leurs histoires de dévotion familiale ou animalière, de désastres naturels, de promesses plus fortes que la maladie. Mouchoirs.

Rui katsu, «activité des larmes»: voilà le nom de cette pratique, encore confidentielle, qui gagne en popularité depuis qu’un certain Hiroki Terai, sorte de coach de vie, a institué le pleur comme outil antistress voilà deux ans, au profit d’un petit buzz.

L’idée? Permettre aux individus d’évacuer tensions et frustrations. Leur étalage dans d’autres contextes, notamment professionnels, demeure inapproprié. Au Japon, les larmes ne sont tolérées en public que lors d’actes de contrition ou d’excuses: les idoles du petit écran, lorsqu’elles ont fauté (drogue, mauvaises fréquentations), s’adonnent à des séances de repentir hyper-médiatisées dont les enjeux semblent suspendus au sanglot de rigueur. Le fluide devient preuve, la sécrétion est faite signe, à l’interface du corps et de la conscience morale.

Alors, si le pleur est pareillement codifié, pourquoi ne pas en réinvestir la dimension performative? Le rui katsu se décline sous forme de rencontres anonymes, mais aussi de guides du bien-pleurer, ou encore de livraisons à domicile (vidéos, récits et musiques lacrymogènes, directement chez vous). Les larmes ont même leur esthétique: plusieurs livres de photos récents plongent dans les regards embués de jolis garçons et filles.

Il y a une sensualité subtile dans la contemplation de ces visages trempés d’eau salée. Vous trouvez que le Japon, décidément, est capable de mercantiliser le moindre recoin de la ­détresse urbaine postindustrielle? Peut-être. En même temps, cela fait belle lurette que des fluides d’un autre ordre coulent à flots dans les contenus XXX qui ­circulent en ligne et soutiennent tout autour du monde l’activité sexuelle individuelle (ou pas), elle aussi antistress, paraît-il. Le voyeurisme lacrymal, je trouve, a quelque chose d’autrement plus sophistiqué, poétique et perché.

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