Opinion

La coentreprise de Swisscom, de Ringier et de la SSR est nécessaire

Indépendamment des acteurs, une société nationale de commercialisation, qui remplit théoriquement la condition de pouvoir résister à la concurrence internationale, est un pas dans la bonne direction, une innovation significative et, par conséquent, une impulsion importante pour l’économie 4.0, estime le conseiller national Jean-François Steiert

Le 24 août 1900, le Petit Conseil du canton des Grisons promulgua l’interdiction de la circulation automobile «sur toutes les routes du canton», après que des cas de mise en danger de voitures postales et de diligences furent signalés. Un employé postal écrivait d’ailleurs à son directeur au sujet de ces incidents: «Depuis quelques jours, un monstre automobile circule sur nos routes. Nous avons eu l’occasion d’observer que les chevaux, à sa vue, sont devenus tout bonnement fous.»

La feuille officielle grisonne décrivait, à la suite de cette décision politique, «une oasis paisible, où l’on est protégé de la plaie de l’automobile.» Après que le Valais eut abrogé une disposition similaire en 1911, les Grisons devinrent le seul Etat au monde à connaître une interdiction explicite du trafic motorisé privé sur ses routes.

L’histoire surréaliste des Grisons

Celui qui voulait tout de même circuler en automobile sur les routes fermées devait y atteler un cheval ou un bœuf, moteur coupé bien sûr! Si la lectrice du XXIe siècle peut soupçonner des motifs environnementaux d’être à l’origine d’un tel choix, le législateur grison du début du XXe siècle était surtout sensible aux craintes de la concurrence exprimées par les propriétaires de services de diligences et de transports traditionnels. Il fallut attendre 1925 et dix votations populaires pour que l’interdiction soit levée, dans un canton qui disposait d’une des infrastructures routières les mieux développées de Suisse.

Les réactions à la coentreprise SSR, Swisscom et Ringier

Ecrite à l’époque par des politiciens issus des milieux économiques locaux, mais qui avaient quelque peu oublié leurs dogmes libéraux peu compatibles avec leurs intérêts locaux, cette histoire semble issue d’un temps bien révolu. Elle m’est pourtant revenue à l’esprit en observant les réactions d’éditeurs de journaux face à la coentreprise de Swisscom, Ringier et de la SSR.

La question reste celle du rapport au progrès, même si les enjeux technologiques ne sont plus les mêmes. «Big data», «smart data» sont les mots-clefs de la numérisation, qui renferme certes aussi des risques, mais constitue surtout un outil de progrès pour de nombreux domaines d’une société moderne.

Le diable sur la muraille

Dans ce contexte, les discussions politiques autour de la coentreprise entre Swisscom, Ringier et la SSR prennent par moments des dimensions surréalistes, comme l’ont fait un siècle plus tôt les débats sur l’interdiction des voitures aux Grisons et quelques décennies avant sur les trains tirés par des bœufs dans certaines régions anglaises. Lorsque des représentants de la droite dure invoquent les dangers de ce projet, veulent le freiner ou l’empêcher, l’on est surpris d’entendre des ribambelles d’arguments contre le progrès, surtout s’il est accompli par d’autres.

Les paradoxes du discours libéral

On parle de danger pour la protection des données, d’un Etat débordant, respectivement des entreprises qui lui sont proches, on évoque la mort des maisons d’édition privées et, malgré une décision claire de la Commission de la concurrence, on continue de parler d’un quasi-monopole contraire aux principes de notre pays. La droite économique apprécie les mergers et les collaborations sous toutes formes, à condition qu’elles ne viennent pas d’entreprises – partiellement – en mains publiques. Il est particulièrement original d’entendre ces voix demander à l’Etat d’intervenir contre une meilleure efficacité des entreprises d’intérêt public, mais le discours libéral n’en est pas à un paradoxe près. Ces combats d’arrière-garde occultent la vraie question, qui est de savoir comment une société moderne s’équipe pour affronter les défis de la numérisation, résumée sous «économie 4.0»?

Google, Amazon et Facebook

La numérisation révolutionne de nombreuses branches, et la publicité fait partie des branches les plus concernées. De nouvelles approches en complète rupture, de la part d’acteurs étrangers à la branche, causent une pression supplémentaire. Les multinationales de la technologie s’engagent avec des moyens impressionnants dans le marché de la publicité et s’assurent des parts de marché croissantes en Suisse comme ailleurs.

En ce moment, plus de la moitié des revenus de la publicité numérique en Suisse déjà revient à Google, Amazon ou Facebook, qui possèdent bien plus de données suisses que toutes les entreprises suisses de télécommunication. Les dangers mis en évidence par les adversaires de la coopération entre Ringier, Swisscom et la SSR sont réels, mais ils sont certainement mieux maîtrisables dans le cadre d’une coopération entre les grands acteurs suisses, dans un pays à forte tradition démocratique, que dans un contexte international peu contrôlé.

Une coopération qui s’impose des limites

Ainsi, contrairement à Google et Co, la coopération suisse s’est imposé des limites dans l’utilisation des données (p.ex. pas d’utilisation des informations contenues dans les courriels). On peut toujours aller plus loin, mais ce qui est certain, c’est que l’on aura bien moins de protection des données si l’on empêche les principaux acteurs suisses de développer leurs forces – au bénéfice de grandes multinationales d’Outre-Atlantique! Il est naïf de croire – et cynique de faire croire – que l’on peut se mouvoir de manière complètement anonyme et incontrôlée dans le monde numérique. À chaque ouverture de page, chaque recherche sur internet, l’utilisateur laisse une trace et fournit des informations à son sujet. La question est de savoir dans quelle mesure les informations sont exploitées. Google et Facebook ne connaissent ici aucune limite.

Des paramètres très restrictifs

En Suisse comme ailleurs, de nombreuses branches privées telles que les banques, le commerce de détail (Cumulus ou Supercard), etc., récoltent un nombre infini de données et savent beaucoup de choses au sujet de leurs clients. Swisscom devra – de son plein gré ou non – se plier en tout temps aux dispositions légales et, ainsi, protéger la sphère privée de ses clients. La loi sur la protection des données et celle sur les télécommunications interdisent à Swisscom de vendre des données personnelles à des tiers. La SSR dispose – contrairement à Swisscom ou Ringier – non pas de données d’utilisateurs, mais de données de programmes. Les conditions imposées à Swisscom sont beaucoup plus restrictives que celles du commerce de détail ou de la recherche. Les clients d’une future entreprise de commercialisation auront en outre la possibilité d’interdire l’utilisation de données personnelles par le biais d’un opt-out.

Le rôle de la SSR doit bien sûr faire l’objet de discussions régulières – mais certains de nos pays voisins montrent à quel point l’affaiblissement des médias d’intérêt public favorise les mouvements populistes, affaiblit la démocratie et ainsi le pays. Ce que veulent aujourd’hui certains collègues de la droite dure en mettant systématiquement des bâtons dans les roues de l’audiovisuel public revient à une berlusconisation de la Suisse, qui plus est avec une bonne part d’acteurs étrangers démocratiquement incontrôlables. Il est irresponsable, et économiquement absurde, de tout faire pour court-circuiter une plateforme publicitaire nationale – essentiellement en faveur de canaux étrangers.

Les alternatives qui existent

Il y a aussi, dans le sillage de ces trois grands acteurs suisses, d’autres acteurs nationaux, arrivés sur le marché depuis longtemps. Les offres «over-the-top» (OTT), comme Zattoo, Wilmaa et Teleboy, bénéficient elles aussi d’une forte croissance dans la publicité TV. Ces prestataires sont indépendants des opérateurs de réseaux car ils utilisent seulement un accès internet.

Et, aujourd’hui déjà, il existe des alternatives à la coentreprise de Swisscom, Ringier et de la SSR. Goldbach, le concurrent le plus puissant de Publisuisse, qui commercialise la publicité TV pour les canaux de la SSR, offre aux chaînes TV étrangères, comme M6, des possibilités similaires à celles proposées par la coentreprise dans le domaine TV, radio et numérique. Il est particulièrement charmant de constater que cette entreprise est représentée au Parlement par une élue du parti qui se dit le seul défenseur des valeurs nationales – et qui fait évidemment tout pour saper le bon fonctionnement des acteurs nationaux. Ses interventions sont aussi logiques que celles des représentants des diligences grisonnes qui demandaient l’interdiction des voitures – mais il est plus surprenant que des élus intelligents de partis politiques proches de l’économie lui emboîtent le pas.

L’exigence d’innovation

Les entreprises proches de la Confédération reçoivent des objectifs de la part du Conseil fédéral, qui doivent être atteints dans le cadre de leurs activités. Elles restent en revanche libres de la manière dont elles remplissent leur mandat. On exige de ces entreprises notamment qu’elles soient innovantes et, en particulier dans les milieux de droite, qu’elles soient rentables. Quel est le problème, alors? Est-ce que, comme y songeait Roger de Weck de manière sibylline, ce sont les mauvaises personnes qui font les bonnes choses? Et les supposées bonnes personnes auraient-elles éventuellement peur d’avoir laissé passer le train?

Indépendamment des acteurs, une société nationale de commercialisation, qui remplit théoriquement la condition de pouvoir résister à la concurrence internationale, est un pas dans la bonne direction, une innovation significative et, par conséquent, une impulsion importante pour l’économie 4.0. Plus la part de la concurrence internationale s’accroît, plus il devient difficile de lancer avec succès de nouvelles offres en Suisse.

Travailler en faveur de l’intérêt national

Nous sourions tous à la vue photos anciennes avec des bœufs tirant des voitures ou des trains. J’appelle mes collègues de la droite intelligente à ne pas faire la même chose, dans le domaine du numérique, en instrumentalisant l’Etat pour empêcher une collaboration entre les principaux acteurs dans l’intérêt national – ou plus symboliquement en imposant au train de l’innovation la traction par des bœufs… Plutôt que d’empêcher le progrès, les autres acteurs devraient réfléchir comment en profiter au mieux!

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