Revue de presse

Colère et stupéfaction après la sortie de prison du «taliban américain»

Pour John Walker Lindh, arrêté en Afghanistan à peine trois mois après le 11-Septembre, il y avait «un côté cool dans le djihad». Sa libération conditionnelle, jeudi, inquiète les Américains qui, à l’époque, réclamaient la peine capitale

Le président Donald Trump s’est dit «préoccupé» par la libération jeudi du «taliban américain» John Walker Lindh qui, selon lui, «n’a pas renoncé à l’apologie du terrorisme» durant ses dix-sept années passées en prison. Le Californien de 38 ans, qui avait rejoint les rebelles en Afghanistan, a quitté le pénitencier de haute sécurité de Terre Haute, dans l’Etat de l’Indiana, tôt dans la matinée. «Nous allons le surveiller de près», a assuré la Maison-Blanche, en déplorant qu’aucun recours juridique n’ait été possible pour retarder la fin de sa détention. «S’il y avait eu un moyen d’empêcher ça, je l’aurais fait en deux secondes», a assuré le président.


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Cette libération, avec trois ans d’avance «pour bonne conduite», est «inexplicable et dépasse l’entendement», estime aussi le secrétaire d’Etat et ex-patron de la CIA, Mike Pompeo. «D’après ce que je comprends, il menace toujours les Etats-Unis d’Amérique et il croit toujours au djihad qu’il a mené et qui a tué un grand Américain», l’agent d’élite de la CIA Johnny Spann. D’ailleurs, précise Le Monde, sa fille, Alison Spann, venait d’écrire une lettre à Trump pour lui demander de bloquer le processus:

«Je ressens cette libération anticipée comme une gifle, dit-elle, non seulement pour mon père et ma famille, mais pour chaque personne tuée le 11-Septembre, leurs familles, l’armée américaine, les services secrets américains, les familles qui ont perdu des êtres chers dans cette guerre et les millions de musulmans dans le monde qui ne soutiennent pas les extrémistes radicaux.» La semaine dernière, les sénateurs Richard Shelby et Maggie Hassan s’étaient également inquiétés des «implications en matière de sécurité» face à de tels individus, «qui continuent à appeler ouvertement à la violence extrémiste»:

John Walker Lindh avait été capturé fin novembre 2001 lors de l’offensive militaire menée par les Etats-Unis après les attentats du 11-Septembre, et condamné à 20 ans de prison par un tribunal américain en octobre 2002. Il avait plaidé coupable d’avoir «rendu des services aux talibans» et combattu aux côtés des insurgés, tout en assurant n’avoir pas pris les armes contre son propre pays.

Il s’était converti à l’islam au lycée, intrigué par la figure de Malcolm X, le leader noir assassiné en 1965 à New York, lui-même converti. Puis il est parti au Yémen à 17 ans, en 1998, pour y étudier l’arabe, avant de se rendre au Pakistan puis de rejoindre les talibans en Afghanistan en 2001, quatre mois avant le 11-Septembre, pour, selon lui, lutter contre l’Alliance du Nord du commandant Massoud. Il avait passé plusieurs semaines dans un camp d’entraînement d’Al-Qaida. Parcours que son père a raconté à la BBC en 2011.

Après sa capture, il avait été détenu avec d’autres talibans dans une prison près de Mazar-i-Sharif. Lors de son procès, il avait admis avoir fait «une erreur» en rejoignant les combattants islamistes et condamné «sans ambiguïté» le terrorisme. Mais en 2017, un article passionnant de la revue Foreign Policy avait cité un rapport affirmant qu’en mars 2016 il «continuait à prôner la guerre sainte mondiale et à écrire ou traduire des textes extrémistes violents». The Atlantic confirme qu’il n’était «pas repentant» et que, de fan d’Al-Qaida, il était devenu fan de l’Etat islamique.

En 2009, Asra Q. Nomani, une musulmane américaine qui rejette les interprétations extrémistes de l’islam, avait cité le nom de Lindh, dans le New York Magazine (repris par Courrier international), dans le contexte de «l’éclosion d’une dangereuse tendance culturelle aux Etats-Unis, celle des prétendants au djihad. Pour ces sociopathes mécontents, des rebelles solitaires désœuvrés, la guerre sainte est devenue une sorte de réalité fantasmatique alternative. Dans certains cercles, brandir la bannière de l’islam militant est devenu le tout nouveau mode d’expression d’une contre-culture subversive.»

Le psychiatre Marc Sageman, spécialiste du terrorisme et ancien agent traitant de la CIA, parlait même à ce propos du «côté cool du djihad». Voilà sans doute pourquoi il y a une polémique si vive aux Etats-Unis, «de nombreux experts estimant en effet qu’il est loin de s’être repenti», indique radio France internationale. De son côté, la chaîne de télévision NBC a révélé mercredi soir le contenu d’une lettre écrite par Lindh en février 2015, dans laquelle il affirmait que le califat islamique faisait un «travail incroyable», «a spectacular job».

Malgré tout cela, l’homme est donc libéré, ce qui ne veut pas dire qu’il reste sans surveillance. Il doit s’installer en Virginie, près de Washington, selon son avocat, Bill Cummings. Sa libération anticipée sera accompagnée de mesures probatoires sévères. Ses activités sur internet seront notamment surveillées en permanence: il ne pourra pas communiquer en ligne dans une autre langue que l’anglais sans permission, et ne pourra pas entrer en contact avec des extrémistes ou consulter «des contenus véhiculant extrémisme ou opinions terroristes». Il ne pourra pas non plus voyager à l’étranger sans autorisation d’un juge, alors qu’il a obtenu en 2013 la nationalité irlandaise.

On ne refait pas l’Histoire. Si la libération conditionnelle de celui qui était devenu «le détenu 001 de la guerre antiterroriste» (Le Figaro) suscite aujourd’hui tant de méfiance et évacue tout paiement de sa dette envers la société, c’est que, comme le raconte le New York Times, «le fait que Lindh se fût enrôlé comme simple fantassin dans un conflit strictement régional entre les talibans et un groupe de seigneurs de la guerre rivaux – presque un an avant que les talibans ne fussent désignés par l’administration de George W. Bush comme l’ennemi suprême – ne lui a servi à rien, d’un point de vue personnel».

Ne l’oublions pas: c’est à peine trois mois après le 11-Septembre qu’il a été capturé. Tous les Américains l’ont vu «le visage sale, barbu, avec des yeux de sauvage». C’est à ce moment qu’il est devenu le «taliban américain», étiquette qui lui colle encore à la peau aujourd’hui et qui inquiète. A l’époque, en moins de vingt-quatre heures, «Lindh avait été transformé en un symbole, ce qui peut être la chose la plus dangereuse qui puisse arriver à une personne sur le point d’être jugée. Plus sa notoriété augmentait, moins il devenait humain. Au moment de sa condamnation, de nombreux Américains étaient d’ailleurs en faveur de son exécution.»

C News juge qu’il représente «la figure du traître», ce qui trouble le public américain: «Comment un citoyen californien peut-il devenir un taliban? La question obsède encore les Etats-Unis.»


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