S’il fallait encore une preuve que la Pologne accumule les colères, des heurts ont opposé mercredi à Varsovie la police à des partisans de l’extrême droite près du principal stade de la capitale, utilisé comme hôpital temporaire pour des patients atteints du Covid-19. C’était à l’issue d’un défilé organisé pour la fête nationale du retour à l’indépendance – en 1918 après la Première Guerre mondiale – relate l’AFP. Ils étaient plusieurs milliers au centre-ville, à pied, à moto ou en voiture, en dépit d’une interdiction des autorités municipales relative à la pandémie de Covid-19 qu’ils contestent. «Dieu, honneur, patrie!» scandaient les participants, dont une grande partie ne portait pas de masque.

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Et pendant ce temps-là, à Bruxelles, l’agence Belga indique que les questions secouant la société polonaise ont largement dépassé les frontières du pays, puisque des centaines de manifestants ont protesté à Bruxelles, au cœur des institutions européennes, pour dénoncer l’interdiction quasi totale d’avorter en Pologne. De quoi faire dire à l’écrivaine lituanienne Vaiva Rykstaite sur le portail web LRT.lt qu’elle se sent «renvoyée à l’époque de la chasse aux sorcières», selon la traduction qu’en a faite le site Eurotopics.net.

«Il est difficile de concevoir qu’en l’an 2020, dans un pays européen prétendument démocratique», cela «puisse avoir lieu. Mais il faut appeler les choses par leur nom. Car dès lors que l’IVG devient illicite, toute femme qui cherchera à avorter deviendra criminelle aux yeux de la loi.» Le quotidien hongrois Nepszava constate d’ailleurs que «la plus haute instance de l’Eglise, la conférence épiscopale, s’est empressée de lancer un appel au dialogue. Mais cet appel arrive trop tard. Elle voit désormais à quoi cela mène de ne pas se distancier ouvertement des extrémistes qui instrumentalisent la religion», comme mercredi à Varsovie.

«On est toutes des salopes qui avortent»

Une manifestation mixte, mais avant tout des femmes sur le rond-point de la place Robert-Schuman. Des messages en polonais signés de l’éclair rouge, devenu le symbole de la lutte pour l’avortement, inscrits sur des pancartes. De grandes banderoles avec des slogans comme «Mon corps, mon choix, mes droits», «My body, my choice» ou «On est toutes des salopes qui avortent». Des casseroles pour faire du bruit… Tout cela pour s’élever contre la Cour suprême polonaise qui a déclaré inconstitutionnel, le 22 octobre dernier, l’avortement pour raison de malformation du fœtus. Ce, alors que la loi sur en vigueur sur l’IVG est déjà l’une des plus restrictives d’Europe. Seules celles pour danger de mort, viol et inceste demeurent autorisées.

Bref, résumait encore récemment Courrier international, «en tentant de durcir l’accès à l’avortement alors qu’il a totalement perdu le contrôle sur la pandémie, le gouvernement […] suscite la colère jusque dans les rangs de ses propres partisans». «Loin de s’épuiser», les manifestations sont quotidiennes en Pologne. Le mouvement pour l’IVG «s’est désormais étendu à d’autres revendications et réclame notamment la démission du gouvernement», au sein d’une société divisée en deux camps quasi égaux en nombre: ceux qui votent pour le parti Droit et justice (PiS) et les autres.

La fable de Sanok

Selon la Gazeta Wyborcza, «ce serait la gestion catastrophique de la pandémie de Covid-19» qui serait à l’origine d’un changement général d’attitude, prônant la désobéissance civile de tous bords. Un exemple. A Sanok, à la fin du mois dernier, «une ambulance s’était précipitée pour secourir une dame âgée atteinte d’étouffements. Tout aurait dû bien se passer, mais la suite a été tragique. Pendant cinq heures, l’ambulance a tourné en rond, car aucun hôpital ne voulait accueillir la patiente. Elle s’est ensuite retrouvée dans une longue file d’attente à l’entrée du service des urgences de Sanok. Ce n’est que lorsque le cœur de la patiente s’est arrêté qu’elle a été admise en dehors de la file. Elle était morte»…

… Cela se passe en Pologne au XXIe siècle. Pendant que les Polonais meurent dans la solitude et la peur à bord d’ambulances, aux urgences ou dans des hôpitaux débordés, de quoi s’occupe le gouvernement?

Réponse du quotidien libéral d’opposition: «Plutôt que de s’assurer de la disponibilité des hôpitaux et du service de santé pour tous les patients dans le besoin, il fait ce qu’il sait le mieux faire: monter les Polonais les uns contre les autres.» Dans ce pays très catholique conservateur, «la réouverture, en pleine pandémie, du débat sur l’avortement équivaut à lancer un cocktail Molotov qui a mis feu à la société. Selon plusieurs sondages récents, si un cinquième seulement des Polonais sont favorables à une libéralisation complète de l’accès à l’interruption volontaire de grossesse (IVG), ils sont encore moins nombreux – 12% – à vouloir durcir la législation.»

Sur le terrain des valeurs

Dans Libération, Maxime Forest, enseignant-chercheur à Sciences Po Paris et spécialiste des questions européennes et de genre, explique que la Cour constitutionnelle polonaise a parachevé un processus lancé «au début de la transition postcommuniste, qui vit les Polonaises progressivement privées du droit à l’IVG qui leur avait été octroyé dès les années 1950». Autrement dit, un arrêt couronnant «la révolution conservatrice entamée en 2015 lors du retour aux affaires du parti Droit et justice de Jaroslaw Kaczynski. Mais cette irruption sur le terrain des valeurs n’a pas seulement définitivement décrédibilisé auprès d’une majorité de l’opinion une institution purgée par le gouvernement nationaliste et conservateur en 2018, au prix de l’ouverture d’une procédure d’infraction par la Commission européenne pour violation de l’Etat de droit.»

Seulement voilà: «L’arrêt en question semble avoir enclenché une réaction en chaîne incontrôlable pour le pouvoir», ce qui correspond également à la vision du Guardian d’un «failing leader». «Logiquement abordées en premier lieu comme une mobilisation féministe, les protestations qui se succèdent depuis deux semaines et ne cessent de prendre de l’ampleur, diffèrent radicalement des mobilisations précédentes en 2016 et 2018, lorsqu’une série de «vendredis noirs» étaient parvenus à stopper des offensives législatives pour restreindre l’accès à l’IVG.»

Aujourd’hui, l’organisation Ogólnopolski Strajk Kobiet («Grève nationale des femmes»), alors à l’origine du regain de mobilisation pour le droit à l’avortement dans la vague des marches des femmes consécutives à l’élection de Donald Trump, puis des grèves des femmes en Espagne et des manifestations pour le droit à l’IVG en Argentine, est de nouveau le fer de lance de la mobilisation actuelle.» Bien conscient que «revendiquer le devoir de protéger la vie in utero revient toujours à dépouiller les femmes de leurs droits», aux yeux du Tages-Anzeiger.

Tous solidaires

Cette fois, la colère est donc plus large. Selon la tribune libre de Libé, elle entraîne «dans son sillage l’ensemble des secteurs de la société hostiles au modèle conservateur promu par le PiS, agissant comme un catalyseur pour les revendications en faveur de l’Etat de droit et de l’indépendance de la justice, pour les droits des personnes LGBTQ, l’ancrage dans l’Union européenne mais aussi pour la défense des secteurs économiques durement éprouvés par la crise liée au Covid-19.» Au point qu'«agriculteurs et personnels de santé sont […] venus grossir ces derniers jours les rangs de manifestations drainant un nombre inédit de jeunes».

Un reportage du Figaro en dit long sur cette «mob G». Tout cela, «le gouvernement le savait; il paie ici la politique du PiS, qui a peuplé les hautes juridictions de magistrats zélés, loyaux à son idéologie, au mépris de l’indépendance du pouvoir judiciaire», selon un éditorial récent du Monde.

Une chasse aux sorcières

Face à ce chaos social, l’Observador portugais a donné la militante féministe Carolina Pereira, qui compare elle aussi la nouvelle loi anti-IVG à la chasse aux sorcières des siècles passés: «La sorcellerie a longtemps été considérée comme un crime qui méritait, croyait-on, la prison, le pilori ou l’exécution, dit-elle. […] La réalité en Pologne rappelle douloureusement ces horreurs. […] Dans le mouvement féministe actuel, le terme de sorcière incarne les valeurs d’émancipation et de persévérance. Aujourd’hui, les Polonais descendent dans la rue pour clamer ensemble leur soif de liberté»…

… Je ne pense pas seulement au féminisme, à la sorcellerie et aux événements actuels en Pologne. Ce qui m’importe, c’est la liberté, les droits humains, la dignité et l’égalité

Alors, dans ce débat, les femmes sont-elles «réduites à leurs entrailles», comme le prétend en Russie la psychologue Sara Aroutiounian, dans Novaïa Gazeta? Elle n’y va pas par quatre chemins, en écrivant qu'«il existe certes des gens très pieux et très croyants» en Pologne, «mais ce ne sont pas ceux qui sont le moteur de ces décisions inhumaines. Les instigateurs de ce genre de lois sont des orthodoxes blancs, hétérosexuels, qui veulent que les femmes restent pour toujours des matrices qui engendrent des enfants – quand bien même ceux-ci seraient morts»…

… Ils te forcent à mener la grossesse à terme et à accoucher pour pouvoir administrer le baptême à l’enfant mort-né avant de l’enterrer

A Rome, à Lisbonne et à Stockholm, des manifestations ont été organisées en soutien aux femmes polonaises. Un élan de solidarité qui n’étonne pas la militante pour les droits de l’homme Roxana Dumitrache, comme elle l’écrit dans le quotidien Adevarul, en Roumanie. «L’Europe devient pour les femmes un espace de plus en plus restrictif. Une Europe dont certains Etats veulent interdire les études sur le genre; où les disparités de revenu entre femmes et hommes et les violences faites aux femmes sont monnaie courante; où le viol est défendu par des arguments éthiques et où les plus farouches militants anti-IVG sont ceux qui ne peuvent pas enfanter: des hommes»…

C’est une Europe qui pourrait revenir à la sombre époque à laquelle les femmes mourraient dans les cuisines des suites de tentatives d’avortement improvisées avec des cintres et des aiguilles à tricoter.


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