C’est donc fait: «La collection va à la Suisse, les œuvres d’art spoliées restent en Allemagne.» A charge pour elle de faire toute la lumière. «L’Etat allemand, la Bavière et le Musée des beaux-arts de Berne se sont mis d’accord sur l’héritage de Cornelius Gurlitt», relate le Spiegel ce 24 novembre, dans un article que relaie Courrier international. Des mois de négociations auront été nécessaires pour arriver à un terrain d’entente sur la destination finale de cette monumentale collection de quelque 1500 œuvres découvertes chez Cornelius Gurlitt, mort en mai dernier, qui est le fils du collectionneur et marchand d’art nazi Hildebrand Gurlitt.

Celui-ci, rappelons-le comme le fait Le Figaro, fut à partir de 1943 «un des quatre intermédiaires de Goebbels sur le marché, écoulant et achetant en vue d’enrichir le grand musée du Reich que Hitler voulait à Linz (Autriche)». Les œuvres qu’il a rassemblées, mises au grand jour il y a une année par le magazine en ligne Focus le 3 novembre 2013 – et qui est depuis, de loin, le média le mieux informé sur cette affaire – se monte à 1620 pièces.

Des procès en perspective

«Sur ce nombre, les experts ont déjà évalué à 630 celles dont la provenance est régulière», donc pas contestable. Mais la plupart de autres «demeurent en cours d’examen. Il s’agit de déterminer précisément dans quelles conditions leurs précédents propriétaires s’en sont départis. Elles peuvent être consultées sur le site German Lost Art Database, «et les éventuels réclamants doivent se manifester auprès de la task force mise en place en Allemagne». Les pièces concernées ont été recensées sous l’appellation «butin de Munich».

«Le président du Congrès juif mondial a toutefois mis en garde le musée» bernois. «Il a évoqué «une avalanche de procès» en perspective, qu’il aura à charge de traiter. Enfin un rebondissement pourrait encore venir modifier la donne dans cette affaire. Uta Werner, 86 ans, cousine de Cornelius Gurlitt, s’est manifestée. Elle a annoncé par la voix de son avocat avoir fait valoir son droit à l’héritage…» Cornelius Gurlitt avait 81 ans et était déjà gravement malade. Avait-il encore toute sa tête lorsqu’il a rédigé son testament? Un avis commandé par ses cousins laisse planer un certain doute.

Pas de triomphalisme

Voilà pour les faits, et les craintes qui demeurent, Libération parlant d’un «grand embarras». Et de manière plus générale, voilà une bonne occasion pour la Suisse de se soucier enfin des œuvres d’art volées par les nazis qui se trouvent sur son territoire, dit un expert au Tages-Anzeiger. D’ailleurs, «l’ambiance n’était pas au triomphalisme, hier à Berlin», relève L’Agefi. […] Face à plus de 150 journalistes, les discours officiels sur la bonne collaboration germano-suisse masquaient à peine la confrontation juridique qui vient de s’engager, et l’asymétrie totale de la convention. […] L’institution bernoise a réussi, en toute humilité, le tour de force de faire porter la charge au voisin allemand, en gardant la haute main sur les œuvres acquises.»

Et de relever que la task force «devra résoudre plus d’un millier de cas de provenances litigieuses. Chantier colossal. Il faudra des années, voire des décennies pour en venir à bout. […] Tout le monde a cru, depuis le début de l’affaire en Suisse, que la question était de savoir si le musée de Berne accepterait ou non le legs. En réalité, la décision était certainement prise depuis longtemps. Le délai a surtout servi à faire valoir l’argumentaire.»

Une logique implacable

Quel argumentaire? Il est composé de trois parties. «Primo: éviter la dispersion de la collection, au nom du respect des victimes spoliées. Donc accepter le legs pour ne pas l’abandonner aux héritiers Gurlitt. Secundo: jouer la carte culturelle, au prétexte (justifié) que la collection présente un intérêt artistique supérieur. Tertio: ne pas mettre en péril l’équilibre réputationnel et financier du musée, de droit privé et chapeauté par une fondation aux moyens limités. Les autorités allemandes, déjà sous pression du Congrès juif mondial, n’ont pas eu d’autre choix que se rallier à cette logique.»

«Pour Berne, c’est une réussite totale», commente le quotidien financier: «En termes d’image, le musée devient exemplaire dans la recherche de transparence. En termes d’attractivité, l’institution renforce ses collections existantes avec un patrimoine à valeur historique inestimable. La collection Gurlitt comprend surtout une grande part constituée du fameux «art dégénéré» repris aux musées allemands entre 1937 et juin 1941. Le «pire», donc la crème de l’art moderne.»

Au nom de la réconciliation

Le Vif belge précise, lui, que «Cornelius Gurlitt n’a jamais été accusé de crimes, le délai de prescription étant dépassé. Après la découverte des œuvres, il avait passé un accord avec l’Etat allemand prévoyant la restitution des peintures provenant de spoliation.» Par ailleurs, «selon une étude publiée récemment par la Conférence sur les biens matériels spoliés par les Allemands et l’Organisation juive mondiale pour la restitution, deux tiers des Etats n’ont que peu ou pas progressé en matière d’identification et de restitution des œuvres d’art achetées ou confisquées à des juifs durant les années 30 et 40».

Dans le cas de Gurlitt, il existe aussi tout un courant de pensée contraire à la doxa qu’incarnent les principes de la déclaration de Washington. Au moment de la sortie du film de George Clooney consacré au sujet, Monuments Men, l’historien juif allemand Michael Wolffsohn avait relancé la polémique dans Focus en prônant l’abandon de toute prétention à la restitution et l’indemnisation de la part des descendants des victimes. Au nom de la réconciliation.

Le tableau d’Anne Sinclair

La presse française, elle, mentionne surtout le fait que parmi les œuvres dont on est sûr qu’elles ont été dérobées figure Femme assise, un tableau de Matisse volé au marchand d’art français, Paul Rosenberg, grand-père de la journaliste française Anne Sinclair. Et Sudinfo, en Belgique, insiste sur la réaction des juifs de Suisse: ils «ont accueilli favorablement l’accord», dit-il, qui favorisera «la restitution à leurs propriétaires légitimes des œuvres d’art […] volées […]. Elle va accroître considérablement la notoriété du musée de la capitale suisse, le plus ancien de la Confédération

L’Obs/Rue 89 explique aussi très bien, dans un long article, la problématique. «Le cas Gurlitt et sa forte médiatisation» pourraient en fait «mener à la mise en place de procédures pour faciliter la restitution de ces pièces. Même les pays les plus réticents, comme l’Italie, la Russie, la Pologne, l’Espagne, la Hongrie ou l’Argentine, se sentiraient alors obligées de les suivre.»

Un super-portail

Mais «les enquêtes sur la provenance de l’art spolié dépendent fortement de l’existence de bases de données qui recensent toutes les pièces manquantes. Un super-portail créé en 2011 à Washington, l’International Research Portal for Records Related to Nazi-Era Cultural Property, s’est fixé comme but d’agréger tout le contenu disponible sur les autres portails.» Parmi ceux-ci, on trouve: le Looted Art Central Registry, l’Art Recovery International et la German Lost Art Database.

De son côté, «l’avocat américain Nicholas O’Donnell, qui s’est spécialisé dans les demandes de restitution liées à la Seconde Guerre mondiale et édite la publication Art Law Report», a suivi l’affaire de près. Il pensait que le musée bernois accepterait le legs. Et «pour Bernhard Fibicher, le directeur du Musée des beaux-arts de Lausanne, le cas semblait limpide à l’origine: pour rien au monde, il n’accepterait une collection entachée de zones d’ombre. Mais il a changé d’avis depuis.»

Vers un modèle reproductible

Anne Webber, cofondatrice de la Commission européenne sur les œuvres d’art spoliées, pense en outre que l’investigation ne doit pas se cantonner aux œuvres retrouvées au domicile de Cornelius Gurlitt: «Les pièces issues de cette collection qui ont été vendues au fil des ans doivent elles aussi être tracées et identifiées.» Elle espère aussi que le transfert de la collection en Suisse permettra «d’établir un modèle reproductible pour les enquêtes sur la provenance des pièces d’art volées et pour l’élaboration de solutions justes et équitables». Le Musée des beaux-arts de Berne pourrait «contribuer à générer la transparence dont les familles spoliées ont si cruellement besoin», conclut-elle.»

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