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En Colombie, les coups bas des ex-présidents compromettent le processus de paix

Andrés Pastrana et Alvaro Uribe, anciens présidents colombiens, se liguent contre leur successeur, Juan Manuel Santos. Au moment même où ce dernier est en train de bâtir les fondations d’une paix solide avec les guérillas. Récit édifiant d’un des plus grands spécialistes de ce pays, Jean-Pierre Gontard, ancien émissaire du gouvernement suisse auprès des guérillas colombiennes

Le président colombien, Andrés Pastrana, élu en 1998, avait improvisé un processus de paix courageux avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) dans la région amazonienne du Caguan. Il obtint la libération de plusieurs centaines de militaires. Il mit fin à ces conversations avec la guérilla quelques mois avant le terme de son mandat de quatre ans face à la mauvaise volonté des FARC et à l’érosion de son soutien populaire.

Son successeur, Alvaro Uribe, commença son premier mandat en permettant à des tiers de proposer diverses formes de contact avec la guérilla en vue de la libération de près d’une centaine d’officiers et d’otages civils colombiens et étrangers. Il renforça considérablement la puissance et l’efficacité des forces armées avec l’aide principalement des Etats-Unis et de l’industrie aéronautique brésilienne. Il fit modifier la Constitution pour pouvoir effectuer un second mandat de quatre ans, afin de «finir le travail» comme disent les chefs d’Etat autoritaires. Pendant ses huit ans d’exercice du pouvoir, il bénéficia d’un grand soutien populaire. Très discrètement, il maintint un contact permanent avec les FARC en vue d’une négociation politique.

Juan Manuel Santos, son ministre de la Défense, est non seulement ancien ministre des Finances mais aussi ancien officier, ce qui est rare dans les milieux politiques colombiens. En effet, le service militaire est surtout «obligatoire» pour les classes moyennes de province et pour les pauvres. En tant que ministre de la Défense, il développe des contacts avec le sommet de la guérilla, en particulier avec Alfonso Cano, qui vient de succéder à Marulanda comme nouveau chef suprême des FARC. Ses contacts avancent lentement grâce à des intermédiaires.

Alvaro Uribe, à la fin de son deuxième mandat, appuie la candidature de son ministre de la Défense, affirmant aux électeurs que la politique de la «mano dura» va ainsi être poursuivie. Les bombes de 500 livres lâchées par les avions anti-guérilla permettraient de continuer de tuer les principaux chefs des FARC.

Elu président, Juan Manuel Santos poursuivit ses contacts secrets par l’intermédiaire de deux hauts fonctionnaires remarquables, Frank Pearl et Sergio Jaramillo. Cela ne l’empêcha pas de donner l’ordre d’éliminer Alfonso Cano lorsqu’il fut en mesure de le faire sortir de son refuge dans la Cordillère.

Timochenko succéda à Alfonso Cano et maintint la volonté de négociation d’un accord de paix qui soit plus qu’un cessez-le-feu ou un accord intermédiaire. Des négociations secrètes commencèrent à Cuba, où elles se prolongèrent pendant près d’une année. L’ex-président Alvaro Uribe fit semblant d’ignorer ce qui se passait entre les très discrets Pearl et Jaramillo et les commandants Mauricio et Granda.

L’annonce publique du succès de cette première phase de négociation fut bien accueillie en Colombie et par la communauté internationale. Il y avait accord sur un agenda concret et limité à six points essentiels, le premier étant la question agraire. L’ex-président Uribe resta tranquille encore quelque temps, mais les observateurs avisés remarquèrent qu’il n’y avait plus de contact, pas même téléphonique, entre Uribe, le politicien autoritaire de Medellin, et Santos, le politicien habile et séducteur de Bogota.

Les conversations officielles de La Havane ont bien avancé, mieux que prévu par beaucoup d’analystes. Malgré tout, il devient évident que les six points principaux de l’accord de paix ne seront pas sous toit avant la fin du mandat du président Santos en août 2014, et encore moins avant le début de la prochaine campagne électorale présidentielle.

La Constitution qui a été modifiée pour permettre la réélection d’Alvaro Uribe permet à Juan Manuel Santos d’être candidat pour un second mandat s’il le désire.

Si un accord sur les six points de l’agenda intervient avant novembre 2013, Juan Manuel Santos pourrait facilement être réélu. Dans le cas plus probable d’un accord partiel sur seulement deux ou trois des principaux points, il devra prendre de grands risques: soit faire d’importantes concessions pendant les derniers mois de son mandat pour parvenir à un accord, soit se porter à nouveau candidat pour pouvoir «finir le travail». Cette fois, il s’agirait d’un travail de faiseur de paix et non d’élimination d’ennemis.

Nous sommes à un moment charnière de l’avenir de la Colombie. Jamais nous n’avons été aussi près de la paix. La délégation des FARC doit montrer que ce mouvement est sérieux et que les engagements qui seraient pris à La Havane seront respectés et appliqués scrupuleusement sur le terrain par les nombreux fronts. La délégation du gouvernement doit montrer de son côté que les partis politiques soutiendront la Paix de La Havane et respecteront les engagements pris quelle que soit l’équipe au pouvoir dans les années à venir.

Où en sommes-nous en ce début d’avril 2013? Les Colombiens ont le goût du risque. La Colombie est imprévisible et souvent excessive. Ses politiciens ne sont pas toujours fidèles à leurs anciens compagnons. Ils excellent dans l’art de l’injure et de l’invective. Ils abusent souvent des services de professionnels, avocats, journalistes ou autres. Le bon côté de la médaille est qu’ils n’hésitent pas à se raccommoder quelques années plus tard et refont souvent un bout de chemin ensemble.

Ces derniers jours ont été plutôt agités: ainsi, l’ex-président Uribe traite le président Juan Manuel Santos de «canaille». Il affirme à la télévision: «Il n’a pas été mon ministre de la Défense mais [un] profiteur» et ajoute: «Le président Santos a trompé 90% des électeurs parce qu’il a promis une chose et il en a fait une autre.» De son côté, l’ex-président Andrés Pastrana accuse Juan Manuel Santos, son ancien ministre des Finances, de se préparer à faire des concessions excessives à La Havane dans le seul but d’être réélu. Il affirme publiquement que lui seul a été clairement élu en 1998 avec un mandat populaire pour faire la paix et que ses deux successeurs ont été élus pour faire la guerre. Alvaro Uribe et Andrés Pastrana se détestent et ne manquent pas les occasions de le faire savoir.

L’actuel vice-président, Angelino Garzon, lui aussi ancien ministre de Pastrana et ancien ambassadeur d’Uribe, reste lui en contact et en bons termes avec ses anciens patrons. Il leur propose de venir chez lui pour prendre un café avec le président. Pas de succès pour le moment.

Comment négocier à La Havane lorsque le président se fait tirer dans le dos par ses deux prédécesseurs, qui furent tous deux ses patrons? Pendant des mois, les groupes de négociateurs ont bâti peu à peu une confiance suffisante pour aborder les divergences et trouver des compromis acceptables. Pendant ce temps, les élites politiques de la capitale se provoquent et ridiculisent le président non seulement aux yeux de ses adversaires mais, de façon bien plus grave, aux yeux de la population colombienne.

La délégation des FARC va-t-elle profiter de cette confusion? On peut parfois le craindre: elle vient d’affirmer que pas un de ses commandants ne fera un seul jour de prison. Cela renforce considérablement le discours d’Alvaro Uribe. Par ailleurs, le temps pour la guérilla n’est pas le même que pour la politique nationale: d’un côté un demi-siècle dans la clandestinité, de l’autre des mandats présidentiels de quatre ans. Les FARC vont-elles continuer «sur le bon chemin», comme elles viennent de l’affirmer, ou même accélérer le pas pour parvenir à un accord avant la fin de 2013?

Le président Juan Manuel Santos, qui a été militaire, sait ce que signifie un état-major querelleur. Sans doute est-ce pour cela qu’il a inclus dans l’équipe des six négociateurs l’ancien chef des forces armées et l’ancien chef de la police. Est-ce suffisant pour protéger le soldat Santos de tous ceux qui lui tirent dans le dos? Est-ce suffisant pour sauver le processus de La Havane?

Aux dernières nouvelles, Pastrana et Uribe pourraient arrêter de s’insulter et s’entendre pour mieux combattre ensemble contre le processus de paix!

Un bon négociateur commence par essayer d’identifier qui sont les ennemis potentiels de la paix. S’il est vraiment bon, il regarde très souvent dans son dos.

Comment négocier à La Havane lorsque le président se fait tirer dans le dos par ses deux prédécesseurs?

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