Entre viande des Grisons et vin mousseux, tout un aréopage de robes de soirée et de smokings se pressait au très chic Club Los Lagartos de Bogota. En cette douce soirée du 17 avril, on y célébrait le centenaire des relations diplomatiques entre la Suisse et la Colombie. Ministres, anciens présidents, hommes d'affaires, toutes les personnalités qui comptent dans la capitale andine étaient du gala tandis que se succédaient à la tribune les discours d'amitié entre les deux pays. Toutes, à part une, Alvaro Uribe, le président de la Colombie, retenu au dernier moment par des dossiers politiques urgents, mais représenté par sa brune épouse Lina. «Il y a quelques années, l'organisation d'un tel événement aurait été impossible. Les gens ne voulaient pas sortir la nuit», se réjouissait Thomas Kupfer, le représentant de Berne à Bogota au lendemain de cette soirée mémorable.

Plus encore qu'un propos de diplomate satisfait, cette observation est le reflet d'une réalité, que nul - partisan ou opposant du président - ne conteste. La Colombie s'est transformée sous la poigne musclée d'Alvaro Uribe. Et, lassée de se voir réduite dans l'imaginaire européen à cette caricature d'Etat à la fois violent et faible, incapable d'obtenir la libération des otages des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), elle voudrait que cela se sache. Elle n'est plus cette Babylone des narcotrafiquants, cet enfer du crime impuni, du kidnapping, des exactions perpétrées par des forces armées de droite ou de gauche, illégales comme légales, toutes ces manifestations hideuses de la guerre civile qui l'a suppliciée des décennies durant. Ou du moins, elle n'est plus que cela.

Le pays ne ménage pas ses efforts pour que le reste du monde concède le chemin parcouru. Comme celui d'inviter sur place pendant une semaine, tous frais payés, deux journalistes suisses, dont l'auteur de cet article. Ou cette campagne lancée en 2006 à l'international pour «montrer le vrai visage de la Colombie», logo et slogan («Colombia es passion») à l'appui. «La Colombie est un pays de passion, de créativité, de ressources et de ténacité. Mais il existe un fossé entre la perception et la réalité. Notre plus grand défi, c'est la presse étrangère», affirme Saul Cardozo, responsable de la «divulgation» de l'image du pays. «Les gens ont en tête la photographie de quarante années de violence. Ils n'ont pas encore pris conscience des bonnes nouvelles, renchérit Luis Carlos Villagas, le très «uribiste» président de l'Andi, l'association nationale des patrons. Mais elles sont vraies, chez nous on les vit.»

Le reflux de la criminalité et de l'insécurité est la première de ces «bonnes nouvelles». Bogota ne vit plus dans la terreur des attentats à la bombe. Ses habitants ont renoué avec le plaisir de s'aérer en fin de semaine dans leurs fincas des abords verdoyants de la ville. Impensable il y a quelques années. Tout comme il était suicidaire de prendre la route de 250 km qui relie Bogota à Medellin, la deuxième ville du pays, sauf à s'y faire dépouiller, kidnapper, voire assassiner. Ce n'est plus le cas. En sécurisant les grands axes du pays, Uribe a rouvert le territoire et rendu aux Colombiens une part de liberté. Leur gratitude lui a valu sa réélection en 2006. En 2002, c'est au contraire une puissante frustration qui l'avait porté au pouvoir. Son prédécesseur, Andrés Pastrana, avait promis des négociations de paix avec les FARC. Il leur concéda une zone démilitarisée dans la région du Caqueta et un programme de négociations fut élaboré. Jamais il ne fut respecté.

Les FARC profitèrent du territoire pour recruter et entraîner des hommes. Elles se réarmèrent, intensifièrent leurs enlèvements. A la même époque, les groupes paramilitaires d'extrême droite multiplièrent, parfois avec l'appui de l'armée, les massacres et les déplacements forcés. «Il y a eu une très forte recrudescence de la violence pendant les années 2000, 2001 et 2002. Les violations des droits de l'homme ont atteint leur pire niveau en 2001», rappelle Mauricio Garcia, le directeur du Cinep, une ONG jésuite qui maintient une base des données exhaustive à ce sujet. Exsangue, la Colombie de 2002 adhéra sans peine au discours sécuritaire du candidat Uribe, élu dès le premier tour. Celui-ci promettait la rupture: il n'était plus question de négocier avec les FARC, mais de réduire coûte que coûte ces «terroristes» par les armes.

Appuyées par les Etats-Unis - avec le «plan Colombie» le pays est devenu le troisième récipiendaire de l'aide militaire américaine derrière Israël et l'Egypte - «les intenses opérations de sécurité menées contre les FARC par l'administration d'Alvaro Uribe commencent à produire des résultats tangibles», affirme l'International Crisis Group dans une récente étude. Boutée hors des villes, la guérilla marxiste s'est repliée dans des régions reculées. «Elle ne compterait plus que 5000 à 8000 hommes contre 15 000 à 20 000 il y a une quinzaine d'années. Bien sûr, c'est impossible à vérifier», estime Julian Welez, assistant de direction à El Colombiano, le vénérable quotidien conservateur de Medellin.

Brandi à l'envi par les autorités, un tableau de bord de statistiques officielles sans cesse actualisées étaye les résultats de la «politique de sécurité démocratique». «Entre 2002 et 2007, le nombre d'enlèvements a baissé de 85% à 226. En 2007, il y a eu 37 homicides pour 100 000 habitants contre 64 auparavant», souligne Carlos Franco, directeur du programme présidentiel pour les droits humains. L'an passé, il n'y a eu «que» 26 massacres collectifs, contre 200 les années noires. Les efforts accomplis en matière de protection des droits de l'homme et le renforcement des institutions ont encouragé «un climat qui favorise la liberté, poursuit Carlos Franco. L'augmentation de 30% du nombre de votants aux élections locales d'octobre 2007 en est la preuve.» Encore faudrait-il, pour compléter le tableau, rappeler que 30 candidats furent assassinés dans le mois qui précéda le scrutin, et que, malheureusement, l'achat de vote et la coercition y furent monnaie courante.

«Le pays est en train de changer. Il y a du travail, et il faut se montrer patient, mais cela change», maintient Paul Etter. Octogénaire fringant, arrivé de Suisse en Colombie en 1947, il se déclare «très favorable» à la politique d'Uribe. Comme, d'ailleurs, la plupart des 44 millions de Colombiens. Depuis qu'il a investi le palais de Nariño, la cote de popularité du président n'a jamais fléchi sous les 65%. En mars dernier, l'éveil d'un sentiment nationaliste suscité par la crise diplomatique avec l'Equateur et le Venezuela l'a portée à 82% (sondage Gallup). Un peu trop, au goût du magazine La Semana. Tout en lui reconnaissant un caractère de «grand leader», l'hebdomadaire s'était alors inquiété de «l'influence croissante du président au Congrès, dans les cours, dans les médias et dans l'opinion» comme d'un «énorme défi pour la démocratie colombienne».

Palpable dans les campagnes, le retour de la sécurité est encore plus manifeste en ville. A Medellin, le changement s'est opéré ces cinq dernières années. Au-delà de «l'effet Uribe», c'est la politique novatrice du maire Sergio Fajardo qui a fait grimper la qualité de vie. Cinq ans après sa conquête de la mairie, sans étiquette, le nom de l'ancien professeur de mathématiques mérite d'être retenu. Car s'il a aujourd'hui passé la main à Alonso Salazar, la rumeur populaire en fait un candidat plus que crédible pour la présidentielle de 2010. Poumon manufacturier du pays, l'agglomération de quatre millions d'habitants, qui s'étire sur des déclivités montagneuses de part et d'autre de la rivière Medellin, exhale un dynamisme époustouflant. Sillonnée d'innombrables 4x4, El Poblado, l'une de ses principales artères, est flanquée d'immeubles de bureaux modernes et de centres commerciaux tout juste sortis de terre où se côtoient magasins de décoration tendance et restaurants stylés. Soudain, une verrue de béton accroche le regard. Ce bâtiment grandiloquent, jamais achevé et sans objet, est une réminiscence du temps où Pablo Escobar faisait régner la terreur sur la ville, alors réputée la plus dangereuse du monde. Un mauvais souvenir. Ceux des années suivantes, lorsque les quartiers passèrent sous la coupe des paramilitaires - ou des FARC - ne sont pas plus reluisants.

Aujourd'hui, les démons du passé n'ont pas tout à fait déserté les venelles escarpées de la ville. Cité par El Colombiano, le maire de Medellin admettait récemment que les «facteurs de risques étaient toujours en vigueur: trafic de drogue, tentatives de la guérilla pour se réinstaller et résurgence de paramilitarisme». Un commentaire appuyé par les constatations du Cinep: «Notre principale critique au gouvernement est qu'il présente le problème des paramilitaires comme résolu. Ce n'est pas le cas. Ils ont de nouveaux noms, emploient de nouvelles méthodes, mais ce sont toujours les mêmes», affirme Mauricio Garcia. Actifs dans plusieurs régions de Colombie, les sinistres «Aigles noirs» en seraient un exemple.

Mais Medellin veut aller de l'avant et se félicite de n'avoir enregistré en 2007 que 650 homicides contre 6500 par an au tournant du siècle. «Avant, la ville était fractionnée entre le nord et le sud [les quartiers pauvres et riches]. Le maire a rendu aux gens la fierté d'y habiter», s'enthousiasme Maria Luisa Zapata, en charge de la coopération internationale de la ville. Sergio Fajardo a consacré l'essentiel de son budget à l'éducation et à la rénovation des «comunas» pauvres, (60% de la population).

La colline de Santo Domingo Savio, bicoques de brique chapeautées de tôle, est la vitrine la plus exposée de sa politique. On y monte par le metrocable, ce téléphérique urbain inauguré en 2004 pour désenclaver le quartier. Depuis la dernière station, une rue proprette et pittoresque conduit à la Parque Biblioteca España, édifice futuriste ouvert à tous et l'une des cinq nouvelles bibliothèques dont s'enorgueillit la ville. La métamorphose de la capitale de la région d'Antioquia impressionne les voisins latino-américains. Mexico comme Rio de Janeiro y dépêchent leurs représentants en quête d'inspiration.

Bogota aussi accueille chaque semaine son lot de délégations étrangères. Des zones coupe-gorge ont laissé place aux espaces verts et aux pistes cyclables. Elkin Velazquez, universitaire spécialiste des questions de sécurité, évoque «un processus d'amélioration continu» depuis que la nouvelle Constitution de 1991 a donné aux villes la responsabilité de la sécurité urbaine. Bogota s'est prise en charge. «En parallèle, le contexte national s'est amélioré avec la réforme policière et la lutte contre les cartels», poursuit le chercheur. De 80 pour 100000 habitants, le taux d'homicide a reflué à 18. «Ce n'est pas pire que Washington et mieux que Caracas. Mais nous arrivons à un socle», estime le spécialiste.

Pour l'énergique patron des patrons, Luis Carlos Villagas, cela ne fait pas l'ombre d'un doute: l'amélioration généralisée de la sécurité «s'est traduite par une meilleure performance économique. La croissance a atteint 7,5% en 2007 et le niveau de pauvreté est passé de 60% en 1999 à 38%.» «Le pays recommence à investir. Il n'y a pas de meilleure propagande que la reprise de l'investissement local», se réjouit-il depuis le sommet d'une tour des quartiers affairés du nord de la capitale. En 2007, les entrées de capitaux étrangers ont explosé à 9 milliards de dollars.

Irrécusable sur le plan statistique, le boom économique n'en reste pas moins une abstraction pour Marguerite, une sœur venue de France il y a longtemps pour assister les plus démunis de Colombie. A plusieurs dizaines de minutes d'embouteillage du nord opulent de la ville, dans une maison communautaire de l'une des collines misérables du sud, elle partage ce matin-là son expérience du terrain avec plusieurs semblables. «Chaque jour, de nouveaux déplacés arrivent à la périphérie des villes, qu'ils aient été menacés par les FARC ou les paramilitaires, se désole-t-elle. On fait beaucoup pour les paramilitaires (lire l'encadré ci-contre). Mais que fait-on pour leurs victimes? Les programmes de réparation piétinent.» La Colombie détient l'affligeant privilège d'être le deuxième pays - derrière le Soudan - en nombre de déplacés internes. Selon des ONG, ils seraient près 4 millions - dont 290 000 de plus en 2007 -, déracinés par la violence, privés de leurs biens à grossir les bidonvilles dans l'espoir improbable d'y trouver du travail.

A son tour, Frère Philippe prend la parole pour évoquer, ému, sa participation au cortège de 300 000 personnes qui défila le 6 mars dans Bogota pour perpétuer le souvenir des victimes des paramilitaires et des crimes d'Etat. Ivan Cepeda, médiatique défenseur des droits de l'homme, est un des organisateurs de la manifestation: «Oui, certains chiffres se sont améliorés. Mais il y a une persistance des disparitions, des exécutions à caractère extrajudiciaires. La mentalité de l'Etat ne s'est pas encore transformée. Il n'a pas renoncé à la stratégie paramilitaire», dénonce-t-il. «Malgré les obstacles, les choses sont en train de changer, poursuit toutefois ce fils d'un sénateur assassiné en 1994, lui-même menacé en permanence. C'est la première fois qu'il y avait une mobilisation des victimes. Une grande partie de la société n'est pas d'accord pour dire que le problème paramilitaire est réglé et que l'Etat n'est pas responsable de crimes.»

Accusée par le gouvernement d'être l'œuvre des FARC, cette manifestation fut dédaignée par les médias contrairement au gigantesque rassemblement du 5 février, qui avait réuni des millions de personnes à travers le pays pour protester contre les violences de la guérilla, avec cette fois-ci la bénédiction des autorités. Mais qu'importe, au fond, qu'elles aient appuyé une manifestation et dénoncé l'autre. «Les Colombiens dans la rue, c'est nouveau. Auparavant les gens avaient peur», remarque en substance une Bogotanaise. Ces deux marches sans précédent feront date: l'émergence d'une conscience collective pour rejeter tout forme de violence, d'où qu'elle vienne, n'est-ce pas avant tout cela, l'expression du changement en Colombie?

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