Cent vingt morts, et demain davantage encore peut-être, puisque des dizaines d'otages restent introuvables et ont mystérieusement disparu. En Occident, c'est l'incompréhension, l'étonnement, l'indignation. Comment les forces russes ont-elles pu préparer avec pareille négligence l'évacuation des victimes? Comment un pouvoir démocratique ose-t-il traiter de manière aussi inhumaine ses propres concitoyens, baladant les familles des victimes de morgue en morgue, cultivant le culte du secret, collectionnant les contradictions et les mensonges?

En Russie pourtant, le dénouement de l'épreuve a été accueilli dans un soulagement général et sincère. Après ces deux jours de tension extrême que la moitié du pays a passés devant la télévision, on respire. C'est que l'on craignait vraiment le pire. Et alors que les Occidentaux se sont pour la plupart accoutumés à l'idée que les prises d'otages finissent généralement par bien se terminer, les Russes, eux, ont vécu ces heures de cauchemar convaincus à chaque heure que la tragédie allait survenir. Les Russes, par expérience, n'ont pas la culture du happy end. La violence et l'arbitraire sont partie intégrante de leur vie quotidienne. L'Etat est un empire. La vie n'a pas le même prix.

En considérant les méthodes employées par les troupes d'élite au centre de Moscou, engagées sous le regard des caméras du monde entier, il n'est pas difficile d'imaginer la réalité de la guerre dans les villages tchétchènes, loin de tout témoignage. Cela aussi l'opinion russe le sait. Elle sait ce qu'il arrive aux adolescentes tchétchènes traînées dans la tente des officiers. Elle a vu aussi à la télévision, sur des bandes vidéo envoyées par des preneurs d'otages, de jeunes recrues de l'armée russe hurler «Maman» juste avant qu'un bourreau fanatisé ne leur scie la gorge dans un effroyable gargouillis. Et si l'opinion publique ne le sait pas, elle devine aisément ce qui se passe, là-bas, dans le sud montagneux. Mais comme elle ne parvient pas à discerner la moindre issue à cette guerre, elle préférerait l'oublier. «J'ai renoncé à y envoyer des journalistes, dit le rédacteur en chef d'un grand quotidien moscovite. C'est dangereux, et il n'y a rien d'autre à raconter que les éternelles mêmes atrocités. Les gens finissent par s'y habituer. A tout prendre, il vaut mieux encore qu'ils n'y pensent pas.»

Cet oubli, ce refoulement provoqué par l'absence désespérée de perspective sont pourtant au cœur même de la guerre. Le pouvoir russe répète à qui veut l'entendre que l'affaire se résume à mater quelques dizaines de groupes terroristes, après quoi l'ordre reviendra. Peut-être même certains dirigeants ont-ils fini par le croire en s'aveuglant eux-mêmes. C'est hélas faire très bon marché de l'histoire. Car depuis plus de deux siècles, insurrections et répressions n'ont jamais cessé en Tchétchénie, ni sous les tsars, ni sous les bolcheviques. Le combat fut parfois celui d'un islam intégriste, parfois celui de l'indépendance. Souvent aussi il se résuma à des actes de grand banditisme sur les routes du Caucase. Mais une vérité demeure: jamais l'Etat russe n'est parvenu jusqu'ici à contrôler durablement la Tchétchénie. Sous la chape de plomb stalinienne même, la rébellion persista: 1928, 1930, 1932, 1933, 1937, 1941, 1942, 1943, autant de dates de soulèvements. Quand la punition survint, elle fut effroyable. En février 1944, en pleine guerre, toute la population tchétchène (comme celle d'autres peuples du Caucase) fut déportée jusque dans les plaines d'Asie centrale dans des wagons à bestiaux, au prix de terribles souffrances. Et jusque dans les années 1950, quelques maquisards rescapés résistèrent dans la montagne.

Ce passé tragique, qui le connaît? Pas une ligne dans les manuels d'histoire. La Russie, en quête de confiance en elle-même, ne veut croire qu'à la force. L'Occident ferme les yeux et se bouche les oreilles. Sans cette reconnaissance pourtant, aucune réconciliation n'est possible. L'histoire ne peut ainsi être négligée: pourrait-on comprendre le conflit du Moyen-Orient en oubliant l'Holocauste? Il en va de même de la guerre dans le Caucase.

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