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Le combat (perdu) de Lucy Kellaway contre le «corporate bullshit»

Journaliste au «Financial Times», Lucy Kellaway a jeté l’éponge après trente ans de carrière pour se rendre utile: enseigner la trigonométrie. Une belle leçon, écrit notre chroniqueuse Joëlle Kuntz

Lucy Kellaway a 58 ans et une renommée de journaliste acquise en trois décennies d’articles au Financial Times. Elle a fait ses adieux ce week-end en annonçant son prochain job: prof de math dans une école secondaire difficile de Londres. Elle en avait marre d’écrire pour des prunes. Elle veut se rendre utile. Je suis impressionnée.

Je la retrouvais tous les lundis dans son hilarante critique du jargon du business. Elle y exposait cruellement les extravagances lanlgagières de PDG essayant de faire croire à leurs employés qu’ils sont une ressource quand ils les considèrent comme un coût.

Semaine après semaine, elle moquait le baratin (bullshit) de communication glané dans les rapports d’entreprises. Elle ramenait le bon sens dans l’expression des relations de travail que les responsables, emberlificotés dans leur souci de plaire, embrouillent pour cacher leurs déplaisantes ou vénales décisions.

Un espoir déçu

Sa dernière chronique, en juillet, est le bilan d’un espoir déçu: non seulement elle n’a pas été écoutée mais le baratin s’est multiplié. Quand un chef disait «nous sommes engagés à 110%», ce qui était déjà 10% de trop, il dit maintenant «nous sommes concentrés à 1 000 000% pour le changement». Le top est devenu hyper top.

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Devant l’inflation, Lucy a baissé les bras. Elle ne cherche plus à comprendre ce que veut dire le PDG de Starbucks, son baratineur préféré, à propos de sa nouvelle usine de torréfaction: «an immersive, ultra-premium, coffee-forward experience» (intraduisible).

Touchée, Starbucks la défie dans un courrier de lecteur: «Lucy dit «tomate» et nous disons «produit naturel optimisé au soleil entraînant des sentiments positifs chez le consommateur une fois servi sur du pain de seigle bio». Elle dit «pomme de terre» et nous disons «tubercule à peau cireuse seyant en bouche quand il est frit ou bouilli». Il n’y a pas de différence.»

Le rire est lassant

La bataille est donc perdue. Lucy va jusqu’à penser que loin d’être un dérapage réparable, la communication absconse, démagogique et vulgaire est la mamelle du succès. Cet échec ne lui en a pas moins fourni, ainsi qu’à ses lecteurs, le plaisir hebdomadaire d’une savoureuse mise en boîte. Le jeu aurait pu continuer mais sans espoir, le rire est lassant.

«L’an prochain, dit la journaliste, je ne serai plus à mon bureau en train d’écrire des chroniques ironiques sur les folies de la vie en entreprise. Je me tiendrai debout devant des adolescents dans une école de Londres pour leur enseigner les rudiments de la trigonométrie.»

La revanche de Lucy

Elle ne sera pas seule. Elle a fondé une association, Now Teach, pour encourager les banquiers, les avocats et toutes sortes de gens de carrière à la rejoindre dans une salle de classe pour enseigner les maths, les sciences ou les langues, les trois matières manquant d’enseignants au Royaume-Uni.

Son appel lancé, cent, puis mille cadres supérieurs de la finance, du management, des cabinets d’avocats ou de l’administration se sont présentés. «Je voudrais laisser derrière moi quelque chose de mieux que des actionnaires ou des partenaires plus riches», lui a écrit un banquier.

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Les volontaires ont été entendus et triés. Parmi eux, quarante-six ont été sélectionnés – durement – pour suivre une formation accélérée d’enseignant pendant une année avant d’entrer dans une école. Ils ont entre 42 et 67 ans, ils abandonnent de bons salaires pour les rémunérations chiches de l’enseignement public. Ils se laissent entraîner dans un monde où ils ne seront plus les chefs, où leur supérieur aura l’âge de leurs enfants, où le L n’a plus aucune chance.

«Je n’ai pas de problème pour parler devant mille personnes, dit l’un, mais devant trente gamins de 11 ans!» Ils quittent des pouvoirs statutaires pour acquérir des pouvoirs de persuasion auprès d’enfants, après avoir passé les tests d’orthographe devant de sévères experts gouvernementaux. C’est la revanche de Lucy contre le baratin. Une tomate est une tomate, un point c’est tout.

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