Analyse

Combien vaut un journaliste?

«Le Temps» a changé le mode d'accès à ses articles en ligne; l’occasion de s’interroger sur la valeur de son travail. A l’ère de Google, le journaliste vaut toujours plus qu’une pastèque ou que sa prime au clic, mais moins que la marque à laquelle il est associé

C’était le 14 février dernier. La modification des conditions d’accès au site du Temps laissait une série d’e-mails plus ou moins fleuris à ses journalistes. Pour ceux qui ont surfé sur la vague des dix articles mensuels gratuits pendant des années, c’est un changement de paradigme. Hier, le paywall était une invitation à l’exploration mesurée. Aujourd’hui, des contenus sont limités aux seuls abonnés (lisez: ceux qui paient). Les autres, renvoyés au lèche-vitrines.

A ce sujet: Pourquoi «Le Temps» a changé le mode d'accès à ses articles

Parmi les réactions spontanées, il y a bien sûr des arguments recevables. Cet internaute écolo qui trouve «dommage qu’un sujet aussi concernant» soit diffusé à une audience restreinte. Tel groupe d’assurances avait négocié une exclusivité pour Le Temps et s’inquiétait que ses clients n’en soient pas suffisamment informés. Il y a aussi cet inclassable individu qui, bloqué au niveau du titre par le paywall, a tout de même souhaité critiquer l’article en appelant spontanément son rédacteur.

Mais au-delà de cette correspondance, l’introduction du nouveau système pose deux questions existentielles aux rédacteurs. 1) Suis-je un moins bon journaliste si mon article est «offert» plutôt que labellisé «abonné»? 2) Quelle est la valeur de mon travail?

Fidéliser ou convertir les butineurs de l’info

La première question a été réglée par les responsables du numérique du Temps dans un e-mail de 3500 signes envoyé à tous les anxieux collaborateurs (pour de vrai). Il doit servir de guide, lors des séances de rédaction matinales, afin de déterminer si un article aspire à renforcer l’image du Temps, à fidéliser le lecteur, à atteindre une large audience ou à atteindre de nouveaux abonnés. Quatre motifs louables donc.

La seconde question est plus complexe. La diffusion sur tous les écrans de la newsroom d’un tableau indiquant le taux de conversion de chaque article en abonnés payants n’a rien simplifié. La chronique Du bout du lac a rapporté 328 francs cette semaine. L’interview du patron de la SSR 145. Et, bonne nouvelle pour les journalistes de la rubrique Eco, leurs sujets représentent 40% des conversions depuis la mise en place du nouveau système.

Un peu choquant présenté sous ces termes, non? Mais le tableau a au moins le mérite de rappeler que le journalisme a un prix. Et si les free lunchs n’existent pas, pourquoi en serait-il autrement des actualités, reportages, analyses, photos ou vidéos que nous consommons au quotidien? Alors, combien vaut un journaliste?

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Des pastèques et des hommes

Plus qu’une pastèque en tout cas. En 2016, deux individus avaient réussi à capter l’attention de 11 millions d’internautes en plaçant, depuis la rédaction du média en ligne BuzzFeed, des élastiques autour d’une pastèque jusqu’à la faire exploser… après quarante-cinq minutes. Suffisamment pour provoquer une crise existentielle dans toute la profession. «Comment rivaliser avec ça?» écrivait le New York Times.

Qu’il se rassure. Malgré sa course gagnée pour l’attention du public, BuzzFeed a manqué ses objectifs financiers et a supprimé, fin janvier, 15% de sa masse salariale. Depuis l’affaire de la pastèque, d’autres pure players ont tout simplement fermé boutique; trop dépendants des algorithmes de Facebook.

Plus qu’une prime au clic

Alors que les salaires des journalistes stagnent depuis des années, l’éditeur Tamedia avait eu l’idée d’introduire une prime au clic pour son agence numérique d’information en continu. Ce bonus de quelques centaines de francs par trimestre était présenté comme une mesure visant à inciter ses collaborateurs à apporter plus de «valeur ajoutée à la matière première», tout en leur permettant de compléter leurs revenus. Elle ne semble pas avoir porté ses fruits puisque l’éditeur a fait marche arrière en adoptant le paywall le plus restrictif du marché.

On a aussi entendu des cyniques dire que le journaliste ne valait pas plus que les petites annonces qu’il illustrait avec ses articles. C’était peut-être vrai quand la publicité représentait 70% du budget des rédactions. On le sait aujourd’hui, les revenus publicitaires diminuent, grignotés par les régies de Google et Facebook. Les éditeurs ont donc plus que jamais besoin de leurs lecteurs, et les lecteurs de journalistes qui valent plus qu’une pastèque.

Notre interview du patron de Tamedia: Pietro Supino: «Tamedia a tout fait pour sauver «Le Matin»  

La marque et la crédibilité du journaliste

Des discussions ont cours dans toute l’Union européenne et en Suisse afin de rééquilibrer la balance entre les producteurs de contenu et les plateformes qui les mettent à disposition. La semaine dernière, le Conseil des Etats se penchait sur la révision du droit d’auteur qui intégrait un droit de rémunération des médias pour les contenus utilisés par les GAFA, jusqu’ici gratuitement.

La marque. Plus précisément la crédibilité de la marque, c’est ce qui réunit le réseau social, l’internaute et le journaliste. A l’ère des faits alternatifs, c’est ce qui garantit une certaine assise factuelle et un minimum d’intelligence collective, ne serait-ce que dans la réflexion des sujets. Corollaire, pour exister en tant que journaliste, rien de tel que d'être adossé à une marque forte.

Et celles-ci ont une furieuse tendance à perdurer. Contrairement aux journalistes ou même aux influenceurs, qui ne sont que de passage. Songez à tous ces gens qui voyaient venir l’ère des blogueurs indépendants. Ils se ruent aux portes des rédactions pour obtenir une page hébergée par un journal respecté. Et, si possible, être repris de temps en temps dans le journal papier. A l’ancienne, et gratuitement.

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