Comparer les pays face au Covid-19 est très aléatoire si l’on ne prend pas quelques précautions élémentaires. En effet, le nombre des personnes atteintes dépend du processus de dépistage, ce qui affecte le calcul de la létalité du virus. Or des mesures différentes ont été adoptées en cette matière, selon la philosophie face à la pandémie, selon les conseils des experts médicaux et selon le matériel de prévention disponible. Par ailleurs, le chiffre absolu des morts n’a aucun sens s’il n’est pas ramené au moment du premier décès déclaré, «temps zéro» où le pays a été touché par la maladie. En outre, il faut évidemment tenir compte de la taille de la région et, même dans ces conditions, des facteurs viennent brouiller les cartes car le décompte des morts ne répond pas à des règles uniformes. Pourtant, nous sommes tous friands de comparaisons chiffrées, car c’est le propre de l’homme de n’exister qu’au regard des autres. Alors, sur la pointe des pieds, allons-y quand même, en ne prenant en compte que l’Europe!

Selon l’irréprochable Johns Hopkins University (Baltimore USA), 35 jours après l’apparition du virus dans chaque pays, le triste palmarès du nombre de décès du Covid-19 par million d’habitants place tout en haut de l’échelle la Belgique, suivie de l’Espagne, de l’Italie, la France et la Grande-Bretagne, des Pays-Bas, puis de la Suisse, la Suède, et enfin le Danemark, l’Allemagne, l’Autriche et la Norvège. A noter que, pour les nations qui en sont aujourd’hui à 40 ou 45 jours d’épidémie, les rangs restent les mêmes et les différences aussi.

Chacun y va de ses convictions

Ne considérant que l’Europe, dont les niveaux de vie sont assez similaires, les systèmes sanitaires proches et les populations ressemblantes, les écarts enregistrés sont troublants, allant de 500 morts par million d’habitants en Belgique à une vingtaine en Norvège. Voilà de quoi interpeller sur les décisions prises, qu’il s’agisse du confinement ou du port des masques, du dépistage généralisé ou d’un désir d’immunisation par le nombre, ainsi que sur la qualité des hôpitaux et de leurs équipements! Même si ce n’est qu’à la fin de la pandémie que le bilan apparaîtra avec certitude, il permettra de tirer des conclusions aussi cruelles qu’utiles.

On s’étonne que les gouvernements prennent des mesures si diverses alors même qu’ils se disent entourés des conseils des spécialistes, des savants, des professionnels, des chercheurs… Mais voilà que ceux-ci aussi se contredisent. Chacun y va de ses convictions sur le port du masque, sur ses expériences médicamenteuses et sur ses études plus ou moins fiables dans l’urgence où elles sont menées. On serait enclin à ne pas leur jeter la pierre car ce n’est pas une science exacte que la médecine ou la virologie, sauf que la plupart se montrent péremptoires et aspirent, sans s’en cacher, à prendre le pas sur la démocratie. On se moque souvent des avis divergents des économistes mais l’unanimité, quoi qu’en pensent certains, n’existe dans aucune communauté scientifique. Le coronavirus nous en apporte une preuve supplémentaire.

La fonction politique

Voilà qui ramène les dirigeants à leur grande solitude puisque, in fine, il faut bien décider quelque chose. Après cette pandémie, il s’agira donc d’accepter pleinement que les experts, en quelque matière que ce soit, ne peuvent pas faire décision. Ils éclairent, c’est déjà beaucoup, mais ils ne sauraient supplanter le regard politique qui doit embrasser l’ensemble des conséquences pour la cité. Soupeser et trancher sur l’importance respective de la santé physique et mentale des populations versus la santé de l’économie et son avenir, voilà qui relève purement du fait politique et qui exige une connaissance du terreau national et un sens pluridisciplinaire du bien public. C’est pourquoi la fonction politique ressortira grandie de l’épreuve même si, surtout si, au vu de leurs résultats comparés, les autorités se retrouvent sur la sellette. Car, comme en tout, il y a de bons et de moins bons gouvernements.

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