La Suisse est championne du monde de l’innovation. En théorie. Sur le terrain, ce n’est pas toujours le cas. De retour en Suisse pour lancer la première édition régionale de Pints n’pitches (un mouvement global et décentralisé qui encourage l’innovation et la transformation d’idées en projets concrets), je tombe sur l’une des dernières publicités d’un grand magasin de notre pays. Et là, en quelques secondes, c’est tout le mythe de la Suisse innovante qui s’effondre devant mes yeux.

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La publicité en question raconte l’histoire de deux jeunes entrepreneurs, René et Tom, qui décident de poursuivre leur rêve de créer une bière artisanale. Nos deux apprentis entrepreneurs semblent faire tout juste avec la création rapide d’un prototype, à moindres frais, qui plus est dans un garage, à la Steve Jobs et compagnie. Pour célébrer leur réussite ils invitent leurs amis. Et là, c’est le drame! Leur installation s’effondre. Leur aventure entrepreneuriale s’arrête abruptement. C’est l’échec! Pour rebondir, heureusement que leur magasin préféré est là. Nos deux acolytes peuvent sauver les pots cassés en allant y acheter des bières pour leurs invités. Tout est bien qui finit bien.

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Arrêtez de rêver!

Et pourtant… Au-delà de l’aspect bien évidemment cocasse et humoristique de cette publicité (qui en soi est bien faite), on y voit le parfait reflet d’une culture qui n’accepte qu’un seul type d’innovation: celui qui se fait dans un cadre bien établi, par des entreprises bien établies. Pour nos deux jeunes entrepreneurs, le message est clair: avec votre obstination à vouloir innover et entreprendre, vous allez échouer. Vous reviendrez de toute façon acheter nos produits.

Comme innover c’est créer quelque chose qui n’existe pas encore, il y aura toujours une part de risque

Pour certains, en quête de sens et de valeurs (qui pourraient en partie être trouvés dans leur propre projet entrepreneurial), cette publicité leur dit clairement d’arrêter de rêver, d’essayer, et d’innover. Un tel dédain contre l’entrepreneuriat semble inouï au pays de Martin Winterhalter et d’Alfred Neweczerzal! Impossible de faire quelque chose de différent, ou simplement de se lancer dans un projet par simple envie et passion.

Bien sûr, l’entrepreneuriat et l’innovation impliquent une prise de risque. Il ne s’agit pas ici d’aimer le risque pour le risque. Innover de façon durable et éthique, c’est aussi devoir minimiser les risques. Mais comme innover c’est créer quelque chose qui n’existe pas encore, il y aura toujours une part de risque. Si échec il y a, il n’y a pas besoin de dramatiser. Mieux vaut le voir comme une période d’apprentissage.

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Réparez votre prototype!

En jouant sur la peur, cette publicité est à mille lieues d’une Suisse qui se veut innovante. Et qui accepte une part de risque, comme l’a récemment répété notre ministre des Affaires étrangères en encourageant ses ambassadeurs à «oser l’innovation». Le Fonds national suisse (FNS) va également dans la même direction en ayant mis en place cette année le nouvel instrument de financement Spark, qui a comme objectif d’encourager les projets comportant une prise de risque. On l’a bien compris, sans risque, pas d’innovation.

Soit donc on accepte ces règles du jeu, qui incluent la possibilité de l’échec, et l’on innove quand même. Soit on refuse ces conditions et on ne fait rien. Dans ce cas on subira l’innovation des autres. C’est-à-dire que l’on devra accepter de facto les produits et les services offerts actuellement sur le marché, en croyant l’illusion que rien ne peut changer. Pourtant, on voit bien que le monde change. Ce changement donne la possibilité de prendre des risques pour les entrepreneurs, mais également pour les investisseurs, particulièrement dans le financement d’innovations durables. Cette stratégie pourrait bien se révéler payante.

Mes chers compatriotes René et Tom, j’aimerais donc vous inviter à réparer votre prototype et à nous convier une deuxième fois pour tester votre produit. Il est temps que la Suisse ait une vraie culture de l’innovation. Pour René. Pour Tom. Et pour nos compatriotes.