L’acte d’accusation contre les meurtriers présumés d’Oumar Israïlov se lit comme un thriller. Il montre de manière effrayante jusqu’où peut aller un autocrate connu pour sa férocité. Une fois encore, un terrible soupçon pèse sur le pouvoir tchétchène. Homme de confiance de Moscou, le président tchétchène Ramzan Kadyrov est mêlé de près ou de loin à la disparition brutale de ce dissident.

Le ministère public viennois affirme qu’il n’a pas de preuves suffisantes pour prouver la complicité de Kadyrov ou d’autres hauts responsables. Les juges vont devoir examiner dans quelle mesure le président de cette république russe est impliqué dans l’affaire. Même si le tribunal de région ne sera pas partie prenante aux débats actuels, la justice autrichienne va, espérons-le, empoigner ce dossier et procéder à d’autres enquêtes. Ce procès devrait éclairer d’une lumière crue la brutalité du gouvernement tchétchène.

Le meurtre d’Israïlov a été en lui-même choquant. Mais beaucoup de gens sont aussi choqués d’apprendre que la république tchétchène est impliquée. Cette affaire n’est que la partie visible de l’iceberg. Ces dernières années, de nombreux cas documentés de meurtres, de tortures et de disparitions ont été mis au jour dans le cadre de la «campagne antiterroriste» des autorités tchétchènes. Ces cas sont autant de motifs sérieux d’examiner le rôle joué par la Sûreté tchétchène.

13 janvier 2009: une bande d’exilés tchétchènes tente une première fois de kidnapper Oumar Israïlov en plein jour dans une rue de Vienne, pour l’exfiltrer en Tchétchénie. Mais Israïlov se débat, frappe autour de lui et réussit à fuir. Les agresseurs lancent alors le plan B. En cas de résistance, Israïlov doit être tué, et cela a été le cas: deux inculpés le poursuivent, le rattrapent et l’un d’eux lui tire plusieurs fois dans le dos. Israïlov tombe, mortellement atteint. L’auteur du meurtre est en fuite. Mais trois de ses complices, dont un Tché­tchène connu sous le nom d’Otto Kaltenbrunner, sont actuellement en détention préventive. C’est Kaltenbrunner qui aurait coordonné le plan d’assassinat. Le ministère public autrichien part cependant de l’idée que la bande a agi sous l’ordre d’un collaborateur de Kadyrov, Shaa Turlajev.

Israïlov a jadis été un rebelle tché­tchène. Il a affirmé avoir été kidnappé par les hommes de Kadyrov en 2003, torturé et finalement forcé à rejoindre le redoutable «service de sûreté» de Kadyrov [qui n’était pas encore président à cette époque, ndlr]. Mais il s’enfuit et reçoit l’asile en Autriche avant de déposer plainte devant la Cour européenne de justice. Dans les médias, il déclare que le président Kadyrov l’a torturé de ses propres mains. A l’été 2008, dit le ministère public, Israïlov se fait transmettre ce message par un envoyé de Kadyrov: soit il abandonne sa plainte et rentre en Tchétchénie, soit lui et sa famille paieront les conséquences de son refus.

Israïlov demande alors une protection policière aux autorités viennoises. Elle lui est refusée. Un an et demi plus tard, il est assassiné. Selon l’acte d’accusation, les accusés avaient pour objectif de «maîtriser» Israïlov, de le transporter à l’extérieur du pays et de l’amener devant les responsables de la république russe de Tchétchénie. Dans l’éventualité où ce plan ne fonctionnerait pas, l’alternative, mise à exécution, était de le tuer.

Le pouvoir de Ramzan Kadyrov s’étend-il jusqu’à Vienne? Il est en tout cas le protégé du président russe Dmitri Medvedev et du premier ministre Vladimir Poutine. Tous deux doivent à présent jouer cartes sur table et dire ce que les autorités russes vont entreprendre sur la base de ces informations pour savoir dans quelle mesure des officiels tchétchènes, y compris Kadyrov, sont impliqués dans le meurtre d’Oumar Israïlov.

Medvedev doit comprendre que ce cas soulève de forts soupçons en Europe occidentale. Voilà qu’un nouvel «ennemi» de Kadyrov est assassiné, comme auparavant les frères Jamadajev ou l’agent Baisarov. D’autres de ses adversaires ont simplement disparu, à l’instar de Magomed Salach Masajev.

Nous ne devons pas oublier qu’Israïlov a déclaré avoir été personnellement torturé par Kadyrov. Des enquêtes médiatiques ont aussi présenté Israïlov comme le témoin de meurtres et de tortures de la part des services de sûreté de Kadyrov, services qui, en dernière instance, ne répondent que du président. Nous ne pouvons pas oublier non plus les meurtres lâches envers de courageux défenseurs des droits de l’homme qui ont tenté de révéler les crimes des services de sûreté contrôlés par Kadyrov.

Les partenaires internationaux de la Russie doivent clairement faire savoir au président Medvedev que le monde a besoin que justice soit dite concernant le meurtre, voici quatre ans, d’Anna Politkovskaïa, une journaliste russe indépendante de premier ordre, et, il y a seize mois, de Natalia Estemirova, l’avocate des droits de l’homme la plus connue en Tchétchénie.

Medvedev doit entreprendre les démarches nécessaires pour mettre un terme aux violations permanentes des droits de l’homme en Tchétchénie et en punir les auteurs. Le gouvernement autrichien doit demander d’urgence au président russe de faire un état des lieux sur la Tchétchénie et de rendre publiques les instructions de justice. La Russie doit poursuivre la piste de ces accusations. Le gouvernement allemand, en tant que partenaire le plus proche de l’Autriche au sein de l’Union européenne, et aussi considéré comme ami de la Russie, doit aider Vienne de toutes ses forces. La Russie doit absolument comprendre qu’elle doit sans tarder enquêter de fond en comble sur les événements de Tchétchénie.

Traduction-adaptation: Xavier Pellegrini, textes.ch

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.