Il était une fois

Complot contre l’Etat: les enquêtes de l’inspecteur Boltanski

L’Etat-nation, le roman policier, la psychiatrie et la sociologie sont tous nés en même temps, dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Le sociologue français y voit un lien, qu’il explique au fil d’une enquête très longue, et plutôt ardue

Il était une fois

En automne 2004, à la veille de la convention républicaine américaine toute centrée sur le souvenir de l’attentat contre le World Trade Center, un sondage montrait que pour 49% des New-Yorkais, les dirigeants «connaissaient à l’avance le projet d’attaque, le 11 septembre 2001 ou autour de cette date, et ont sciemment échoué à réagir». La proportion d’Américains qui accusaient Roosevelt en 1941 de n’avoir pas empêché l’attaque japonaise sur Pearl Harbour afin de justifier l’entrée des Etats-Unis dans la guerre était de dimension semblable. Dans les deux cas, et dans des milliers d’autres qui donnent lieu à une théorie du complot, la parole autorisée n’a pas assez de force pour faire taire d’autres versions de ce qui s’est passé. Les êtres humains ayant l’expérience de la dissimulation et du mensonge, ils sont facilement critiques et portés au soupçon. Il existe donc constamment une tension entre ce qui est officiel et ce qui ne l’est pas, tension qui abreuve toutes les imaginations conspiratrices.

La question du complot a l’âge d’Abraham, mais sous sa forme moderne occidentale, le sociologue français Luc Boltanski* lui découvre une parenté avec deux phénomènes contemporains du XIXe siècle: la description scientifique de la paranoïa comme maladie mentale et l’immense succès populaire d’un genre littéraire nouveau, le roman policier et le roman d’espionnage. Ces deux phénomènes surviennent, précise-t-il, tandis que se consolide fortement l’Etat-nation.

Tel qu’il se développe à la fin du XIXe siècle, l’Etat-nation a en effet le projet, «proprement démiurgique», dit Bolstanksi, d’unifier la réalité, de la «construire», pour une population et sur un territoire donnés. Ce faisant, il rencontre maints obstacles, dont le capitalisme qui se joue des frontières nationales. Dès lors surgit le soupçon sur le pouvoir: qui le détient en réalité? La figure du complot s’échafaude sur ce doute. A une réalité de surface, apparente, officielle, garantie par l’Etat et ses institutions, les porte-parole, la presse, les juges, les professeurs, s’oppose une réalité profonde, cachée, menaçante. Et c’est au frottement de ces deux réalités que naît le roman à suspens, policier d’abord, d’espionnage ensuite. Il connaît un énorme succès, depuis Conan Doyle (1859-1930) puis Simenon (1903-1989) auprès d’un public qui prend plaisir à éprouver la fragilité de la réalité.

Dans le roman policier, un crime se produit. On ignore à qui l’attribuer. Tous les personnages mis en scène peuvent en être l’auteur, y compris l’Etat. Dans le roman d’espionnage, chaque personnage peut dissimuler quelqu’un d’autre. Rien ni personne n’est sûr. L’incertitude plane sur ce qu’il en est de ce qui est. L’enquête commence et se prolonge jusqu’à ses extrêmes limites. Tous les indices sont réunis pour mettre la réalité à l’épreuve, un cheveu sur le tapis ou le sable sous l’ongle du mort, etc. Or l’enquête est au cœur du dispositif mental du paranoïaque. Boltanski suggère dès lors que l’insistance sur l’enquête est «l’une des formes que prend un trouble plus général et plus profond qui a pour objet la réalité elle-même».

Dans la routine quotidienne de tout un chacun, tabler sur la vérité de la réalité est plus économique que la suspecter ou la remettre en cause. Une enquête étant longue et coûteuse, on se contente généralement, pour orienter son action, de présomptions probables, puis on passe à autre chose. Or, comme le découvre le psychiatre allemand Emil Kraepelin (1856-1926) cité par Boltanski, l’une des caractéristiques morbides que présentent les sujets atteints de paranoïa est précisément d’enquêter au-delà du raisonnable, à propos de tout et n’importe quoi, comme si les contours et les teneurs de la réalité étaient toujours problématiques à leurs yeux. La recherche sans fin de causalités cachées élimine le rôle du hasard et empêche toute conclusion puisque l’information est toujours incomplète.

C’est bien une réalité soupçonnable sous tous rapports, aussi bien matériel qu’humain, physique que social, que met en scène le roman policier. Que soit déployé un soupçon aussi général, et avec une certaine vraisemblance, constitue une mise à l’épreuve de l’Etat-nation, de sa prétention à faire régner l’ordre et à rendre intelligibles les événements possibles.

La théorie de conspiration est une explication prenant toujours le contre-pied de l’explication officielle. Elle rapproche des événements considérés comme sans rapport les uns avec les autres et prend appui sur des données erratiques non explicables ou même contredisant les faits acceptés comme justes. Sa force tient au fait qu’elle est une explication unifiée, intégrant les données acceptées et les données erratiques, traitées comme si elles avaient été intentionnellement ignorées. Dès lors, réfuter ses arguments n’aboutit qu’à la justifier davantage. L’écarter comme un déni de confiance en l’explication officielle pousse exagérément le culte de la confiance, car après tout, le mensonge d’Etat existe bel et bien, des milliers de pages de littérature et des centaines de films sont là pour en convaincre quiconque en douterait.

Notre réalité, affirme l’inspecteur Boltanski, tramée de crimes, d’énigmes et de complots, est toujours menacée par son double, celle que la lecture des romans policiers ou d’espionnage nous a accoutumés à considérer à la fois comme anormale et banale, «glauque et pourtant excitante. La réalité même».

* Luc Boltanski, «Enigmes et complots - Une enquête à propos d’enquêtes», Gallimard, 2012.

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