Nouvelles frontières

Compromis balkanique

Les bonnes nouvelles sont trop rares ces temps-ci, surtout en Europe, pour les ignorer. La surprise est tombée mardi: ce jour-là, la Serbie et le Kosovo ont signé un accord qui concrétise la normalisation de leurs relations. En gros, les entités serbes du Kosovo (120 000 personnes réparties dans trois régions d’un pays comptant 1,8 million d’habitants dont 90% d’Albanais) se voient attribuer une large autonomie en échange de quoi la Serbie fait un premier pas vers la reconnaissance du Kosovo.

Les dix municipalités à majorité serbe du Kosovo, organisées en association, auront désormais leur propre assemblée, leur drapeau et la responsabilité des secteurs de la santé, de l’éducation, de l’économie ou encore de la planification urbaine mais dans un cadre légal kosovar. Elles bénéficieront également d’une indépendance financière à laquelle pourra contribuer… la Serbie. Même à Mitrovica, ville emblématique des divisions, une solution a été trouvée pour le partage du pont qui relie les deux communautés.

Pristina voit pour sa part reconnaître la pleine souveraineté sur l’ensemble de son territoire. Belgrade admet désormais un nouveau code téléphonique pour le Kosovo. Tout un symbole. Pour Hashim Thaci, le ministre kosovar des Affaires étrangères, cela signifie que «la Serbie, d’une certaine façon, admet que le Kosovo est un Etat indépendant».

Sept ans après la proclamation de son indépendance, Pristina peut ainsi espérer normaliser ses relations non seulement avec son voisin mais aussi avec nombre de pays qui ne l’ont toujours pas reconnu, y compris en Europe. Que de chemin parcouru depuis cette initiative unilatérale, aussitôt validée par la Suisse, mais dont la légalité n’allait pas de soi en regard du droit international.

Ce geste devrait permettre aux deux pays, dont les économies sont atones, d’améliorer leurs relations avec l’Europe. Il était temps. Ce rapprochement rouvre les perspectives d’une adhésion de la Serbie à l’UE – le Kosovo suivra plus tard. Pour Bruxelles, qui a présidé aux négociations, la normalisation des relations entre Belgrade et Pristina était une condition pour aller de l’avant. Mais le chemin sera encore long.

Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, a en effet indiqué dès son entrée en fonction au début de l’année qu’une adhésion de la Serbie était exclue avant 2020. Les soubresauts de la crise grecque n’incitent guère en ce moment à aller de l’avant avec l’élargissement européen.

Face à des autorités et un parlement serbes désormais largement pro-européens, cette position devient pourtant de plus en plus compliquée à défendre. Les réticences européennes étaient de nature à pousser un peu plus Belgrade dans les bras de Moscou et de Pékin, pays avec lesquels la Serbie multiple les accords économiques. A l’heure où la crise ukrainienne déstabilise l’est de l’Europe, le risque de voir un coin enfoncé au cœur des Balkans par des rivaux de l’UE devenait trop important. Le premier ministre serbe, Aleksandar Vucic, a sans doute pu jouer la carte de cette menace pour accélérer une relance des négociations.

Peu importe de savoir quel a été le moteur – ou les calculs – qui a permis d’aboutir à ce compromis balkanique. Pour la Suisse, qui accueille l’une des plus importantes communautés kosovares, tout pas en direction de la stabilisation de la région est bienvenu. Il en va de même pour la paix en Europe.

«La Serbie, d’une certaine façon, admet que le Kosovo est un Etat indépendant»

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