Quand on est Suisse, on aime l’idée du compromis sinon le résultat. On la tient pour sage, l’envers du dogmatisme qui mène à la guerre. Ne pas être Kompromissfähig est un handicap. Les partisans de l’accession de Christoph Blocher au Conseil fédéral comptaient sur la force du système de concordance pour le transformer en un ministre acceptable. L’élu n’a fait aucun compromis. Il s’est trouvé éjecté comme unschweizerisch, insoluble dans la culture gouvernementale.

Comme n’importe quel pays, la Suisse endure les affrontements et les oppositions, les partisans luttent pour leurs idées mais leur horizon psychologique est l’accord négocié, sous le regard du peuple qui a le dernier mot. Pourvu que ce ne soient pas toujours les mêmes qui l’emportent dans le compromis.

Quand on est Français, le compromis est une faiblesse, le signe d’un manque de caractère ou de conviction, un péché et même souvent une trahison. La culture jacobine impose que les majoritaires tiennent ferme contre les minoritaires et que ceux-ci résistent à leur tour sans céder. C’est une scène du fort au faible sur laquelle l’un et l’autre jouent la partition du courage et de la loyauté. Dans la rue s’il le faut.

L’approche suisse de Macron

Et voilà qu’Emmanuel Macron désarticule le script avec une approche suisse, négociatrice, des problèmes français. Sa construction d’un intérêt national soutenu par la convergence centriste d’une gauche et d’une droite «raisonnables» détruit l’habitus majoritaire. Les réactions sont aussi comiques qu’elles étaient prévisibles: Macron aurait soudoyé des esprits vénaux dans les camps existants pour composer un gouvernement de compromission. Le premier ministre, Edouard Philippe, est excommunié des Républicains pour avoir «retourné sa veste», «s’être compromis», tandis que le Parti socialiste déplore «l’opportunisme» des siens partis pour La République en Marche. En maîtres des balances, les commentateurs font des additions sur le nombre de ministres de droite et de gauche pour juger des équilibres, statuant d’avance sur le fait qu’un ministre venu de la droite et un autre de la gauche sont inconciliables sauf tactiquement et temporairement jusqu’au retour à la normale. La perspective que les membres du gouvernement puissent se donner un projet commun au-delà des divisions historiques n’est ni perçue ni même imaginée.

Dans la réalité cependant, la France, comme la Suisse ou l’Allemagne, pratique le compromis à haute dose. Au sein des ministères comme des municipalités ou dans la vie sociale, tout le monde s’arrange entre le souhaitable et le possible. Mais ça ne se dit pas. Ça se fait par indulgence, comme tricher avec le fisc. Ce n’est pas bien. Et si ça se voit, la police de l’opinion est là pour la sanction, comme celle qui a accablé François Hollande: «de gauche mais roulant pour la droite».

Les compromis non assumés

Faire des compromis sans le dire, c’est risquer de passer pour menteur. C’est vouer les arrangements politiques au mépris, comme s’ils ressortaient de la combine, du trafic de pouvoir, du tripotage. Et c’est se livrer comme arrangeur à la vindicte populaire car «tous pourris».

Assumer clairement le compromis n’est jamais facile en politique. Un ministre qui revient d’une négociation européenne dira toujours ce qu’il a gagné contre les autres plutôt que ce qu’il leur a cédé, ce pourquoi d’ailleurs l’UE est si peu lisible. La part d’aveu de faiblesse contenue dans une solution de compromis reste ce qui empêche la transparence des débats et l’approche réaliste des faits. On ne croit pas aux solutions gagnant-gagnant. On se méfie des demi-victoires. Ce qu’on aime vraiment, ce sont les victoires et les combattants victorieux.

Même Emmanuel Macron, le téméraire déclencheur d’un changement de paradigme, se prend les pieds dans le vocabulaire: il a solennellement déclaré, dans son discours d’investiture, que «rien ne sera concédé à la facilité ni au compromis». Une facilité, le compromis?

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