Du bout du lac

Les comptes, jour de fête cantonale

Pendant que la dette américaine approche les vingt trillions de dollars, Genève, elle, pose du revêtement phono-absorbant sur la route de Saint-Julien. La croisière s’amuse

Si les professeurs de finances publiques avaient le sens de la formule, ils vous diraient que le temps du budget est celui du rêve, et l’heure des comptes celle du réveil. Ils ajouteraient peut-être, s’ils étaient aussi un peu mélomanes, que le paso-doble annuel de ces deux instants de la vie démocratique est le rythme cardiaque de la République.

Le rituel est immuable. Chaque année, avec les premiers frimas de l’hiver, le débat budgétaire sonne le grand retour de la politique et des envolées lyriques. Surtout à Genève, canton de la tragédie. En décembre, la fièvre monte et le délire guette. A gauche, on tremble devant le spectre de l’austérité, de la fin des prestations, de la fonction publique étranglée. On vomit cette avarice que le gouvernement, perfide, veut faire passer pour de la prudence. A droite, on convoque la culpabilité et les générations futures, à qui l’on s’apprête à léguer un enfer. On pâlit devant la dette, la banqueroute approche. On exige que cette cigale de gouvernement retrouve au plus vite l’esprit fourmilier.

Et puis chaque année, quelques mois plus tard, les comptes arrivent avec les jonquilles. Souvent sous un soleil radieux, comme toutes les bonnes nouvelles. Aux fantasmes de l’hiver politique succède alors la réalité chiffrée, heureuse et printanière. Tellement heureuse qu’elle en serait presque gênante. Soixante et un millions d’excédent en 2016, un demi-milliard d’investissements autofinancés, une réserve conjoncturelle portée à 565 millions de solides sous suisses et une dette stabilisée, voire orientée à la baisse. Pudiquement jugés «satisfaisants», les chiffres présentés jeudi par le Conseil d’Etat sont l’expression comptable du long fleuve tranquille.

Là encore, le rituel semble devenir immuable. Au cœur d’un continent qui frise le défaut de paiement (pour de vrai, lui), les comptes de l’Etat de Genève rappellent une fois encore à son inflammable population que le canton tourne comme une horloge insolente. Pendant que la dette américaine approche les vingt trillions de dollars et que la France ne sait plus comment payer ses enseignants, Genève, elle, pose du revêtement phono-absorbant sur la route de Saint-Julien. La croisière s’amuse.

Oublions l’Escalade: faisons du jour de la présentation des comptes celui de la fête cantonale. En fusionnant avec les Promotions, on pourra peut-être même économiser encore quelques millions sur le pain surprise.

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