Editorial

Concession utile

Maintenant que les agriculteurs suisses ont la garantie qu’ils n’ont pas été sacrifiés au profit des exportateurs, il devient difficile de trouver un défaut à l’accord de libre-échange avec la Chine. L’industrie suisse va se voir ouvrir plus grand, et avant les autres, les portes d’un marché de 1,4 milliard de personnes. Des projections très officielles tablent sur une hausse de 50% des exportations suisses vers l’Empire du Milieu.

Pourtant, et alors que le contenu de cet accord est encore secret, une autre interrogation se dessine. Que veut la Chine? Prouver au monde que sa politique d’ouverture économique se poursuit, certes. Mais qu’attend-elle de la Suisse? La Chine ne s’en cache pas. En se rapprochant d’un champion reconnu de l’excellence, elle aspire à des retombées en termes d’image et de qualité. Ce qui l’intéresse avant tout sur le minuscule marché helvétique, ce ne sont pas ses 8 millions de consommateurs au pouvoir d’achat plus élevé que la moyenne des régions qui l’entourent. Non. Ce qu’elle veut obtenir de la Suisse, c’est cette culture de l’innovation, ce savoir-faire académico-industriel dont peu de nations peuvent se vanter sur la planète.

Le tissu économique chinois, producteur de masse par excellence, doit évoluer. L’objectif: que certains de ses pans montent en gamme et en valeur ajoutée. Qu’ils se positionnent dans des marchés de niche. Pékin compte sur la Suisse pour arriver à ses fins.

La Suisse est-elle dès lors en train de vendre le secret le plus précieux de sa réussite? Dans dix ou quinze ans, l’industrie chinoise de pointe sera-t-elle devenue sa plus grande concurrente, comme le Japon ou l’Allemagne aujourd’hui? C’est une crainte. Une crainte dont personne ne peut dire aujourd’hui si elle se justifie.

Tout ce que l’on peut affirmer pour l’heure, c’est que ce risque est le prix à payer pour mieux s’arrimer à une économie devenue incontournable. Et cette concession a peut-être un autre avantage. Celui de forcer la Suisse à continuer d’inventer et d’innover, afin de conserver cette si précieuse longueur d’avance. Un peu comme lorsqu’en un an, le franc a rendu ses produits 30% plus chers par rapport à ceux de la concurrence.