Revue de Presse

Conchita Wurst, le phénomène autrichien de l’Eurosong 2014

Souvent considéré comme ringard, le Concours Eurovision de la chanson, qui commence ce soir, reste pourtant parmi l’un des événements télévisuels les plus regardés dans le monde. Et comme il n’y a pas d’année sans polémique, cette édition 2014, présentée entre autres par le «spin doctor» de la série «Borgen», est marquée par un(e) candidat(e) trans

Son nom d’artiste, c’est donc… Conchita Wurst. Simple et de bon goût, non? En français approximatif, ça donne «Chatte Saucisse». Et elle est attendue au contour, la dame à barbe. Dès ce soir, car on entame – et tant pis pour les grincheux! – la grande semaine de la géostratégie musicale, celle du 59e Concours Eurovision de la chanson. A Copenhague, il y a 36 pays en lice, mais comme d’habitude un seul vainqueur au bout du compte lors de la finale, samedi.

On prédit déjà que ce ne sera pas ce personnage-là, de son vrai nom Tom Neuwirth, qui sera couronné, si du moins il se qualifie pour l’Autriche ce jeudi soir, lors de la deuxième demi-finale. C’est l’ORF – la radiotélédiffusion publique autrichienne – qui l’a désigné d’office, faisant ainsi, pour cause de restrictions budgétaires, l’économie d’une présélection.

«Un homme brushingé»

L’Autriche, à défaut de briller depuis bientôt soixante ans, a donc décidé de jouer la carte de la provocation cette année. «Voix de ténor et battements de faux cils…» précise Libération: «Le/la représentant(e) de l’Autriche au show télévisé le plus regardé d’Europe donne un visage inattendu à son pays réputé conservateur.» Conchita Wurst est donc «une femme à barbe, où plutôt un homme brushingé», et il «ne finit pas d’alimenter la polémique», explique Le Huffington Post: «Il s’est fait connaître en 2011 sous les projecteurs de la Nouvelle Star autrichienne.»

«Homosexuel assumé depuis son enfance, […] suite à des insultes à répétition, il a fait le choix de la transgression afin d’affirmer sa personnalité clivante. […] Une pétition signée des dizaines de milliers de fois protestait contre sa nomination en septembre dernier», et un groupe Facebook «liké» par plus de 38 000 internautes s’est formé contre le scandale. Rappelons tout de même au passage et fort à propos qu’en 1998, la transsexuelle Dana International, pour Israël, avait remporté le concours à Birmingham.

«Faire avancer le débat»

Impossible n’est donc pas transgenre au pays du kitsch musical, et «Conchita Wurst espère que sa participation à un spectacle familial, qui regroupe petits-enfants et grands-parents, aidera à faire avancer le débat sur la tolérance et faire progresser les droits des minorités dans son pays», lit-on sur le site de RTL France. En réalité, «chaque année, le concours a sa polémique», dit Jean-Marc Richard dans 20 minutes, lui qui commente le show depuis plus de vingt ans. Mais «c’est une polémique pour pas grand-chose». Selon l’animateur, «la chanson de Conchita ne devrait pas être dans les cinq premières. Si elle s’y trouve, c’est que le public aura été touché par le message qu’elle a voulu faire passer.»

Pour Richard, le clip des Polonais Donatan & Cleo – à voir jeudi comme le Tessinois Sebalter pour la Suisse – «avec bon nombre de connotations sexuelles, est bien plus sujet à controverse». Mais voilà, il se trouve tout de même que la polémique enfle. Cette «irritation», indique Le Parisien/Aujourd’hui en France, trouve des échos en Russie, en Arménie et en Biélorussie: à Minsk, par exemple, «une pétition a été adressée au Ministère de l’information, demandant à boycotter le Concours 2014 et d’en interdire la diffusion sur le territoire biélorusse».

Mobilisation des gays

Avec l’Ukraine, ces trois pays auraient même appelé les organisateurs à évincer le candidat de la compétition, tandis qu’un politicien russe, Vitaly Milonov, a pris la plume pour en informer ses autorités. Du coup, «les associations gays autrichiennes se mobilisent. «Plus on fera parler de nous, plus on se fera comprendre et accepter, malgré le vent d’homophobie qui souffle en Europe», déclare un porte-parole sur Canal +

Les pourfendeurs du candidat autrichien «se défendent de toute transphobie», ce que le contributeur du Nouvel Observateur estime être «de la pure hypocrisie». Car «Thomas Neuwirth […] est une artiste transgenre qui souhaite être considérée comme une femme à part entière – ce qu’elle est jusqu’au bout des ongles – malgré le collier de barbe qu’elle porte, non sans une certaine élégance pourtant. Et pourtant aussi, c’est bien son apparence qui dérange. […] Ne soyons pas dupes, dit-il. Ce qui dérange chez Conchita Wurst, c’est sa personnalité, son apparence physique, son look atypique et son orientation sexuelle. Ce n’est pas sa voix qui est jugée, ni même son talent ou sa présence sur scène.»

«Navrant et insultant»

Et de fustiger ces sites d’informations francophones qui «n’hésitent même pas à la présenter comme une «femme à barbe», une sorte de phénomène de foire. Navrant et insultant.» Seize ans après le triomphe de Dana l’Israélienne, «la participation au même concours d’une chanteuse transgenre […] est au centre d’une vive polémique peu reluisante, faisant le lit d’une homophobie et d’une transphobie qui ne sont pas acceptables dans une société en pleine évolution et qui devrait être beaucoup plus tolérante, plus respectueuse des différences. Révoltant et pitoyable.»

Ce qui n’a pas empêché, ce matin, Alex Taylor sur France Inter, de consacrer une grande partie de sa revue de presse à l’événement danois de la semaine. Ce soir, a-t-il dit, «c’est la première demi-finale depuis Copenhague et quand on voit que même la Frankfurter Allgemeine a un correspondant sur place, c’est dire l’étendue des dégâts. Ce qui est pire, c’est que l’article, en plus, est totalement sérieux. Der Spiegel a un brin d’humour, son correspondant notant que la grande surprise cette année, c’est que certains candidats sont quand même de bons chanteurs.»

De quoi vomir?

Enfin, le Guardian, «journal très sérieux, a réussi à décrocher le seul entretien avec l’un des présentateurs de la soirée, Pilou Asbaek, qui était [Kasper] dans Borgen , pour les intimes de cette excellente série. Cette rencontre ne présage rien de bien en revanche, car après avoir entendu la chanson britannique, il a quitté précipitamment le lieu de l’interview pour aller vomir dans les toilettes, expliquant dès son retour qu’il est très malade en ce moment.»

J’adore l’Eurovision.

Eurosong 2014. A voir sur France Ô, mardi 6 (1re demi-finale); sur RTS Deux, jeudi 8 (2e demi-finale); et sur RTS Un, samedi 10 (finale). Chaque soirée commence à 21h.

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