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Natacha Rault

La conciliation travail-famille

Notre chroniqueuse aborde la question de la conciliation entre vie familiale et professionnelle, en découvrant avec soulagement l’avis de la psychanalyste Sylviane Giampino sur la question. Pour cette dernière, le prétendu choix individuel n’existe pas, il est induit par des stéréotypes socio-psychologiques sur le rôle des mères. On pourra entendre la psychanalyste le 19 mars au soir à Genève*

Un dilemme cruel semble surgir au moment d’une naissance, qui signe l’entrée dans un monde de perpétuelle culpabilité pour une femme. Doit-elle continuer à travailler, et à quel taux, doit-elle choisir de rester à la maison et se consacrer corps et âme à sa famille?

On voudrait croire que les diverses configurations qui surviennent alors sont révélatrices de choix personnels, qu’il faudrait assumer, en toute connaissance de cause. Pour avoir essayé toutes les configurations (plein temps, temps partiel et arrêt total du travail), je pense pouvoir aujourd’hui proclamer qu’il n’y a pas d’illusion plus fortement teintée de stéréotypes tenaces dans ces prétendus choix, mais je suis arrivée trop tard à cette conclusion.

J’ai connu l’invisibilité de la mère au foyer, l’épuisement des allers retours entre la crèche et le travail, ainsi que la culpabilité du manque de temps passé avec les enfants, couplée à celle lancinante du modèle que je leur présentais, toujours ambivalent, jamais harmonieux. À la maison j’ai cru mourir d’ennui, mon intellect relégué au grenier dans les conversations assommantes avec les mamans de quartier sur les devoirs et la gestion des coliques du petit dernier. Au travail, j’ai vu mon cahier de charge réduit à une peau de chagrin autour de tâches administratives répétitives, sans plus d’espoir de promotions. Après un burn-out et un ras-le-bol de tout assumer, j’ai cru choisir de rester à la maison. Ce fut encore pire! Pas d’arrêt de travail en cas de maladie, pas de reconnaissance (pas même dans le giron familial, où mon sacrifice ne fut jamais valorisé, mais où on me demandait sournoisement «d’assumer mes choix personnels»), et des poussées de désespoir existentiel à peine soulagé par le bonheur de m’occuper de mes chérubins. Au moment de remettre le pied à l’étrier, c’est le fameux «trou» dans mon CV qu’il a fallu justifier, avec le sentiment angoissant de ne pas avoir assez cotisé pour mes vieux jours.

Alors non, je n’assumerai plus ces choix-là! Il faut un village pour élever un enfant dit le proverbe, et j’ai trop souvent senti les affres de la solitude dans cette entreprise. Le thème de la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle est sur toutes les langues, mais le choix n’existe pas. Pas assez de places de crèches pour envisager l’adaptation rêvée, pas assez de temps partiels accordés aux hommes pour soutenir la parité dans les familles, et toujours l’appel des professionnels aux mères pour résoudre les cahots d’une logistique frénétique. Monsieur part le matin et débranche la fonction famille, Madame peine à couper le cordon ombilical, son portable a portée d’oreille au cas où, ceci dans le meilleur des mondes, celui où la famille reste unie en dépit des tensions causées par ces déséquilibres. Et si par malheur on ne se trouve pas dans cette configuration familiale idéalisée, c’est la panade complète. Le genre «familial» a le vent en poupe, même pour les homosexuel-le-s.

Ma frustration est à ce jour restée quasiment intacte, jusqu’à ce que je reçoive l’invitation à assister à une conférence de Sylviane Giampino le 19 mars dans le cadre d’une campagne du Bureau pour l’égalité du canton de Genève intitulée de «Parlons Ca$h».

Une phrase accroche mon regard et me soulage immédiatement dans la présentation que j’ai reçue: «De manière originale, elle montrera comment la dynamique des couples, en ce qui concerne la répartition des tâches éducationnelles vis-à-vis des enfants, reste dominée avant tout par le désir, qui l’emporte souvent sur d’autres facteurs plus objectifs, d’ordre socio-économique.»

Ainsi les femmes choisissent en fonction de ce qui leur est subrepticement inculqué des voies qui prétéritent leur indépendance économique, avec des conséquences non négligeables sur leur retraite, leurs finances, leurs carrières. Voici les trois fausses vérités, selon Sylviane Giampino, qui nous emmènent sur ce chemin glissant:

– Le travail de la mère perturbe les enfants.

– Si la mère se sent bien, l’enfant se sent bien.

– Pour un enfant rien ne vaut sa mère.

Répétons-le: il faut un village pour élever un enfant, et les mères ne portent pas seules cette responsabilité, quels que soient leurs choix face à la conciliation, pas plus que les pères d’ailleurs. Ce sont des choix de sociétés, qui nous sont imposés. Ainsi ma quête du Graal incessante du juste équilibre entre famille et travail ne pouvait pas être satisfaisante, ne pouvait pas être autre chose qu’un ersatz de choix.

Sylviane Giampino démontera le 19 mars à 18h30 prochain à Uni Dufour l’illusion du choix individuel dans une conférence gratuite et ouverte au public. Elle est convaincante, et résiste aux questions les plus impertinentes (j’ai testé sa patience en direct). Elle a également effectué un travail remarquable auprès des hommes, mettant à jour leur ambivalence entre l’envie de réinvestir l’espace affectif de la famille, et leur sentiment d’impuissance dans un espace professionnel en profonde mutation.

À qui reviendra-t-il d’entériner ces désirs de changement pour réduire une insatisfaction générale, pour les femmes, pour les hommes, et aussi pour celles et ceux qui voudraient n’être ni l’un ni l’autre, mais simplement des êtres humains libres de choisir? Pour parler cash, jetons la culpabilité aux orties, appliquons-nous à chasser de nos pensées ces freins intérieurs qui nous entravent.

Bibliographie pour aller plus loin:

•Le poids des normes dites masculines sur la vie professionnelle et personnelle d’hommes du monde de l’entreprise, avec B.Grézy, mai 2012, O.R.S.E (observatoire de la responsabilité sociétale des entreprises)

•Nos enfants sous haute surveillance, Evaluations, dépistages, médicaments…, Sylviane Giampino et Catherine Vidal, préface d’Axel Kahn, Albin-Michel, 2009

•Les mères qui travaillent sont-elles coupables, Albin-Michel, collection questions de parents, 2000, rééd. 2007 (traduit en 6 langues)

*Conférence: 19 mars, 18h30, Uni Dufour, à Genève.

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