Nouvelles frontières

Le prolétariat chinois va-t-il enfin avoir droit à sa révolution? Qui plus est grâce à un géant du capitalisme américain, Apple? Foxconn, le groupe taïwanais qui assemble en Chine «communiste» les Iphone, iPad et autres produits de la marque à la pomme, annonce qu’il va procéder à l’élection des représentants syndicaux dans ses entreprises sur une base entièrement nouvelle et démocratique. Le premier employeur privé du pays – 1,2 million de travailleurs – promet de soustraire le choix des employés au diktat du management, ce qui était la règle jusqu’ici comme partout ailleurs en Chine. Pour le Financial Times, c’est rien moins qu’une révolution qui se met en branle. Une révolution sous contrôle du parti unique, qui espère ainsi mieux canaliser les frustrations sociales.

Pourquoi Foxconn et pas Huawei, un groupe bien chinois qui connaît aussi un développement fulgurant? Sans doute parce que Pékin, quand il s’agit d’expérimentation, préfère les zones spéciales ou des entités étrangères pour éviter une contamination non contrôlée en cas de dérapage. Il y a aussi le fait que Foxconn s’est tristement illustré il y a trois ans par une vague de suicides sur ses sites de production. A l’époque, Steve Jobs, patron d’Apple, avait défendu Terry Gou, patron de Foxconn, allant jusqu’à affirmer que les ouvriers qui assemblaient ses iPhone bénéficiaient des meilleures conditions de travail de toute la Chine. Il n’avait d’ailleurs pas complètement tort. Mais l’encadrement militaire entièrement voué à l’émulation de la compétition mis en place par le Taïwanais avait trop souvent raison de l’équilibre psychique des jeunes ruraux déracinés qui se déversaient vers ses chaînes de montage.

Sous pression de Pékin, Foxconn a fortement revalorisé les salaires. Pour réparer le dégât d’image, Apple a de son côté mandaté une organisation américaine, la Fair Labor Association, pour auditer les opérations de Foxconn. Ses enquêtes de terrain ont permis de dénoncer plusieurs cas d’embrigadement de mineurs et les abus des heures supplémentaires (la limite étant fixée à 60 heures par semaine). Les contrôles se déploient désormais chez les sous-traitants. L’autre volet du traitement consistait à améliorer la défense des travailleurs par une meilleure représentation. On touche là à un tabou, les syndicats indépendants en Chine étant interdit (tout représentant des travailleurs doit s’affilier au syndicat unique, un organe du parti unique). Apple – via Foxconn – a toutefois réussi à négocier la possibilité d’élections libres.

A cette échelle, l’expérience est intéressante, sinon complètement inédite. Les villageois chinois votent depuis près de vingt ans pour élire leurs édiles (aussitôt cooptés par le parti s’ils n’en étaient pas déjà membres). Pour les ouvriers, c’est différent. La révolution de 1949 ne fut pas prolétarienne, mais le résultat de la lutte d’intellectuels nationalistes s’appuyant sur la paysannerie. Les bras de l’industrialisation communiste n’en furent pas moins l’avant-garde choyée de l’ère maoïste. Tout change avec les réformes de Deng Xiaoping. Le parti représente à présent l’ensemble des «forces les plus avancées de la nation». Dans l’arbitrage entre travail et capital – qu’il soit privé ou d’Etat –, le syndicat unique favorise toujours le second au nom de la croissance et de l’intérêt national. C’est ainsi que la Chine s’est imposée comme l’usine du monde en attirant les investisseurs étrangers grâce au triptyque «droit de polluer - faible fiscalité - flexibilité du travail». C’est ce qui pourrait changer. Avec l’épuisement de la réserve de travailleurs, l’explosion des inégalités et l’augmentation des troubles sociaux, les autorités sont de plus en plus soucieuses de répondre aux revendications sociales. Du moins faut-il le souhaiter. Car en réalité, il y a des précédents à la révolution annoncée des ouvriers de Foxconn. Reebok, Walmart et Honda ont promis des mêmes droits à leurs employés chinois ces dernières années. Puis on n’en a plus reparlé.

Foxconn, le groupe taïwanais qui fabrique pour Apple, organise la première élection de délégués syndicaux. Une révolution!

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