Du bout du lac

Le conditionnel passé n’aurait jamais dû exister

OPINION. Et si les mots et la syntaxe pouvaient influencer la marche du monde? Notre chroniqueur propose une solution qui aurait arrangé tout le monde

Chaque année, Le Petit Larousse ouvre ses pages à de nouveaux mots. Parce que la langue évolue. Si le dictionnaire était coulé dans le bronze pour les siècles des siècles, on n’y trouverait par exemple pas d’ascenseur, ce qui serait fâcheux pour celles et ceux qui habitent au-dessus du quatrième étage.

La cuvée 2020 du Petit Larousse accueille donc, nous l’avons appris en mai, des nouveaux venus comme divulgâcher (spoiler, en langage de vieux) ou deep learning (si, si). Je viens de vous le dire, pas question de verser dans je ne sais quel conservatisme langagier. Si l’époque a décidé que nous serions plus heureux maintenant que nous sommes autorisés à parler sans retenue d’antispécisme, de dédiésélisation et d’ubérisation, qu’il en soit ainsi. Et vive le français libre!

Des remords et des tortures

Mais alors, quitte à chagriner Grevisse, Bescherelle et toute la smala, autant s’attaquer aux grandes réformes. En commençant par l’urgence: supprimer le conditionnel passé. Je n’aurais pas dû, tu aurais pu et tout le tremblement. Pourquoi? Parce que le conditionnel passé ne sert qu’à exprimer des regrets ou des remords. C’est-à-dire à se plaindre ou à se torturer. C’est-à-dire à rien.

Prenons le Brexit. «David Cameron n’aurait jamais dû poser la question au peuple», lit-on çà et là. A en juger par le chaos de la situation actuelle, la proposition paraît pleine de bon sens. Oui, c’était peut-être une erreur de poser une question aussi vertigineuse à une population qui n’a pas du tout l’habitude de donner son avis. Oui, ce qui devait être un exercice démocratique s’est transformé en gabegie. Mais à quoi bon vouloir refaire le match? La question a été posée, et se demander aujourd’hui si c’était une bonne idée relève de la perte sèche, à la fois de temps et d’énergie.

Et les arbres de Genève?

Vous n’êtes pas convaincu? Pensez à Genève et à ses arbres. Grâce à la veille de ceux qui y tiennent, nous savons que la ville en compte 44 000. Nous savons aussi que 1379 arbres ont été abattus en trois ans et demi, alors que 709 ont été plantés. Nous savons donc que le total des arbres a fondu de 670 unités sur la période. Nous pouvons en déduire qu’à ce rythme, tous les arbres ou presque auront disparu à la fin du siècle. Sans une réforme grammaticale ambitieuse, nous pouvons tenir pour acquis que nos arrière-petits-enfants se regarderont un jour dans le blanc des yeux et se diront: «Nous n’aurions jamais dû couper tous ces arbres.» Si nous les aimons, ces arrière-petits-enfants, épargnons-leur au moins cet exercice de contrition, que seul autorise le conditionnel passé.

Sans lui, les Anglais comme nos descendants seraient contraints d’opter pour des réflexions plus fertiles, de type «débrouillons-nous pour réussir ce Brexit» ou «cessons d’abattre les arbres». Le conditionnel passé n’aurait jamais dû être inventé. Sauf pour affirmer qu’il n’aurait jamais dû être inventé.


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