On se disait que rien, plus jamais, ne serait pareil. Qu’il y aurait avant et après ces mois d’arrêt. Au niveau du travail, des interactions sociales, des liens familiaux, des comportements personnels ou universels, on imaginait une rupture radicale. Beaucoup rêvaient d’ailleurs d’un monde meilleur, plus équilibré, moins frénétique, privilégiant l’être sur l’avoir, la relation sur la production. Le confinement mondial, cette bulle inédite dans l’histoire de l’humanité, nous a scotchés, sidérés, bouleversés, fascinés, etc. Mais il ne nous a pas changés. Très vite après la reprise des activités, chacun a constaté, un peu hébété, que rien n’avait vraiment bougé.

Bien sûr, les arts vivants – le théâtre, la danse et les concerts – manquent toujours, comme les rendez-vous sportifs ou les grandes manifestations publiques. Sans ces échappées, l’été s’annonce neurasthénique. Bien sûr, pas mal d’entre nous sont encore en télétravail et ne vont pas prendre l’avion pour leurs prochaines vacances, préférant aux longs courriers des destinations de proximité. Mais le grand chambardement, redouté ou souhaité, n’a pas eu lieu.

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Toute la puissance de l’Etat

Pourquoi? Pourquoi ces semaines de gel n’ont-elles pas eu d’impacts plus profonds? Car, a répondu Christian Staerklé dans Le Temps, «seules les décisions extérieures et contraignantes peuvent modifier des comportements d’une population». Et ce n’est pas une histoire de durée. Même si le confinement avait duré six mois ou une année, a insisté le psychologue social de l’Université de Lausanne, le citoyen lambda aurait repris sa vie exactement là où il l’avait laissée. Ça pince, hein?

Ce genre de constat glaçant montre toute la puissance de l’Etat et la force des lois. Ce qui ne veut pas dire que ledit Etat est hermétique aux influences de la rue ou aux combats citoyens. Bien au contraire. Il s’en imprègne, s’en nourrit, évolue. Mais, sans surprise, l’être humain va plutôt là où c’est confortable et ne change de routine que lorsque sa voie cosy est barrée de manière autoritaire.

Contre la philosophie des Lumières

Si cette conclusion fait mal, c’est qu’elle va à l’encontre de l’idéologie qui nous guide depuis le XVIIIe siècle, celle des Lumières. De Diderot à Voltaire, en passant par notre Rousseau national, tous les philosophes de ce siècle éclairé qui ont milité pour moins d’Etat et plus de lucidité individuelle constituent encore notre horizon de pensée. Dans beaucoup de domaines de notre société libérale, chacun peut choisir de faire le bien ou le mal. Imaginer que le bien doit être imposé pour régner remet en question notre amour profond de la liberté.


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