Le confinement, un événement sans précédent, a déjà été beaucoup documenté. On a dit ses dégâts économiques, ses bienfaits écologiques, ses risques psychologiques, ses trouvailles artistiques et les diverses manières de le négocier. On a dit aussi à quel point il creusait le fossé social – la quarantaine n’a pas le même parfum dans un appartement étriqué sans balcon ou dans une vaste maison avec jardin –, comment il précarisait les indépendants et amenait certains à prendre des résolutions pour leur vie de demain: moins de stress, plus de contacts avec son prochain.

Le poids de la majorité

Mais il y a un sujet dont on parle moins et qui interroge pourtant: dans l’esprit collectif, être confiné rime quasi toujours avec oisiveté. On a beau répéter que certains métiers comme agent d’assurances, comptable, secrétaire universitaire – sur le pont pour les examens en ligne et les inscriptions – avocat, psychologue, traducteur ou… journaliste carburent à fond depuis leur salon, l’opinion publique continue à penser que «le confinement, c’est la luge généralisée».

Pourquoi cette idée récurrente et assez exaspérante? Sans doute parce que, dans beaucoup de professions comme l’enseignement, l’éducation, la vente, la construction, le bien-être ou la restauration, il est difficile, sinon impossible, de travailler à distance et que ce chômage forcé d’une majorité façonne l’opinion. C’est normal, on a toujours de la peine à penser au-delà de soi.

Le rôle du contrôle social

Mais il y a une autre explication, plus symbolique. Même s’il témoigne de son efficacité, le télétravail est suspect, parce qu’il se déroule en dehors du contrôle social. Un ami, employé à l’Etat, me dit souvent: «Dans l’administration, tu peux faire ce que tu veux de ta journée du moment que tu arrives pile-poil à l’heure. Tu peux dormir sur tes dossiers, mais au moins tu es là!»

C’est un peu cliché, cette image du rond-de-cuir à la Courteline, le satiriste français qui a beaucoup brocardé les fonctionnaires en jachère, mais, dans le cas qui nous occupe, c’est très parlant. «Peu importe ta production. Puisqu’on te voit et qu’on t’a sous la main, tu n’es pas en train de folâtrer dans les bois», telle pourrait être la morale de grand-papa. Un besoin de surveiller que le philosophe Michel Foucault a beaucoup interrogé dans ses écrits, notamment dans son article «Pourquoi le travail social?», paru dans la revue Esprit, en 1972.

Autrement dit, le travail est, encore aujourd’hui, plus une question de contexte que de contenu, de représentation que de production. Et, du coup, pour beaucoup, qui dit foyer, dit oisiveté. C’est suant pour ceux qui suent chez eux, mais qu’ils n’attendent pas d’évolution: l’a priori, solide, vivra bien au-delà du coronavirus.


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Le vrai confinement? La fin des écrans

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