Combien de temps par jour passé devant un écran pour les enfants? Bien des soupers ont été gâchés par une dispute familiale sur cette difficile question. Et pourtant, ce «conflit des écrans» n’est que l’avant-poste de problèmes majeurs qui vont se poser aux parents dans leur mission éducative. Il suffit de regarder ce que la technologie actuelle met à disposition et de faire preuve d’un minimum d’imagination. Je vois trois défis principaux pointer à l’horizon.

Premièrement, la technologie met à disposition des parents des outils performants de surveillance. Le matelas connecté pour nourrisson (mesurant température et mouvements) se dispute la palme avec tous les instruments de localisation pour savoir en permanence la position et l’activité de l’enfant. Ces instruments pourraient bientôt s’intégrer directement au corps (puce implantée) et fournir un ensemble d’informations en temps réel sur les performances corporelles (température, rythme cardiaque, taux de sucre, etc.) utilisables à des fins de prévention.

Des «tamagotchi» puissance mille

Deuxièmement, les parents seront confrontés aux nouveaux «compagnons» de ces mêmes enfants. Le conflit des écrans annonce des discussions encore plus compliquées sur des amis plus intelligents, plus connectés et (peut-être) plus bienveillants. L’enfant du futur sera entouré de peluches, d’ordinateurs, d’objets interactifs, d’instruments de réalité virtuelle qui seront ses compagnons de vie. En un mot, des «tamagotchi» puissance mille.

La ville de Zurich a présenté un algorithme de répartition des élèves dans les classes, avec l’objectif d’améliorer l’égalité des chances

Troisièmement, les parents auront à la disposition toute une palette d’instruments les «aidant» dans leur mission éducative. Pour les décisions importantes, ils pourront s’appuyer sur des outils d’analyse prédictive très puissants. Aujourd’hui, vous hésitez entre le cours de théâtre, le club de tennis ou l’après-midi chez les grands-parents? Vous prenez une discussion sur la base de votre réseau personnel (que font vos amis?) ou d’informations éparses trouvées ici et là (cette fameuse étude d’une université américaine sur les avantages du théâtre entre 3 et 4 ans). Dans quelques années, ces informations pourront être traitées par des algorithmes et les parents auront un conseil personnalisé sur la «bonne» décision. L’enfant devrait faire un cours de théâtre, car il augmente ainsi ses chances de 74% d’avoir un bon salaire à 25 ans. La vie des enfants et les déterminants sociaux impactant leur parcours seront exprimés en données. La technologie va rendre visibles et utilisables un ensemble de paramètres qui pour l’heure restent inaccessibles. Science-fiction? Loin s’en faut, la ville de Zurich a présenté début novembre un algorithme de répartition des élèves dans les classes, avec l’objectif d’améliorer l’égalité des chances.

Menace pour les droits des enfants?

Pour les parents du futur, ces technologies vont soulever la question de leur responsabilité dans les choix effectués pour leurs enfants. Ces technologies poursuivent des buts a priori légitimes. Elles renforcent la sécurité, la stimulation, la réussite, l’égalité des chances, peut-être même une sorte de liberté. Dans le même temps, ces technologies portent en elles une logique perfectionniste. Comment pardonner à des parents de ne pas avoir choisi le cours de théâtre, alors que les chiffres étaient clairs? Par analogie, le regard de faute morale qui se pose aujourd’hui sur les enfants en surpoids (et sur leurs parents!) va se poser potentiellement sur chacun d’entre nous. Alors que nous avions toutes les informations en main, comment avons-nous pu faire de tels choix ou, plutôt, de telles fautes?

Ces technologies aident et compliquent à la fois. Elles représentent également une menace potentielle pour les droits des enfants. La Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse a complété cette année un important travail sur les enfants et les jeunes connectés en permanence («always on»). En complément aux réflexions dans les familles, les décideurs politiques cantonaux et fédéraux doivent poursuivre ce travail en posant une question clé: comment protéger les droits des enfants dans ce contexte de nouvelles technologies? La garantie d’un futur ouvert, où les enfants réalisent peu à peu leurs propres choix, au gré de leur développement, devrait jouer un rôle clé pour les parents, l’école et les institutions publiques. Les technologies pourraient alors jouer un rôle d’ouverture et de renforcement, éloignant le spectre d’un enfermement sur la voie d’une prétendue perfection.


Johan Rochel est vice-président de la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse, qu’il quittera après les deux mandats prévus pour la fonction.

Ce texte est une version raccourcie d’une conférence prononcée lors de la dernière plénière.


A ce sujet