La guerre qui vient d'ensanglanter le Caucase a généré d'ahurissants commentaires. D'aucuns ont dénoncé l'«agression géorgienne», en faisant abstraction de l'intégrité territoriale de la Géorgie et oubliant que la Russie venait de rétablir la sienne en Tchétchénie de manière génocidaire. D'autres ont considéré que Moscou avait le droit de «protéger les russophones de l'étranger», ce qui revenait à occulter l'octroi massif par Moscou de la nationalité russe aux résidents des provinces séparatistes, et à ignorer que les Abkhazes parlent une langue caucasienne et les Ossètes une langue iranienne. La palme revient à ceux qui ont évoqué le «précédent illégal» du Kosovo pour justifier l'indépendance de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie. Quoique la boîte de Pandore du changement des frontières ait été ouverte par la désintégration de l'URSS et de la Yougoslavie, l'analogie semble a priori défendable: Abkhazes et Ossètes rejettent viscéralement la tutelle de Tbilissi, comme les Albanais celle de Belgrade.

Pourtant, si les Ossètes forment 60% de la population de leur province, les Abkhazes ne représentent qu'une minorité inférieure à 20% en Abkhazie, où quelque 200 000 Géorgiens ont d'ailleurs fait l'objet d'un nettoyage ethnique en règle. En outre, le Kosovo peut se prévaloir d'un authentique sentiment national, alors que les provinces séparatistes ne sont dirigées que par des éléments de l'armée et des services secrets russes.

Les Russes portent la responsabilité de la naissance et de la résurgence de l'imbroglio géorgien. Le pouvoir soviétique scinda l'Ossétie en deux tronçons (russe et géorgien) et fédéra l'Abkhazie à la Géorgie dans le but de mieux contrôler Ossètes et Abkhazes, en les soumettant à la tutelle assimilatrice des Géorgiens dont il s'agissait aussi de neutraliser le nationalisme vivace. Ce faisant, il créa une bombe à retardement qui explosa avec la sécession de l'Ossétie du Sud (1991) et de l'Abkhazie (1993). Si l'explosion fut une réaction naturelle au nationalisme intolérant de la Géorgie indépendante, elle n'en bénéficia pas moins de l'appui décisif des troupes russes stationnées sur place. Moscou apporta ensuite aux séparatistes un soutien systématique qui, sous Poutine, se mua en annexionnisme.

La politique de l'Ouest vis-à-vis de la Géorgie, ouverte sous le signe d'une complaisance extrême vis-à-vis de Moscou, vira finalement à la provocation. Soucieux de ménager Boris Eltsine qu'ulcérait le projet d'élargissement de l'OTAN à l'Est, les Occidentaux donnèrent à Moscou carte blanche: ils approuvèrent le déploiement de pseudo «forces de maintien de la paix» russes en Géorgie, adoubèrent la Russie en tant que médiateur (à l'OSCE pour le conflit ossète et à l'ONU pour le conflit abkhaze) et tolérèrent l'attribution de passeports russes aux populations ossètes et abkhazes. Ils ne firent volte-face qu'à partir de la Révolution des roses (2003) et surtout de l'entrée en fonction de l'oléoduc Bakou/Tbilissi/Ceyhan (2005). Parallèlement, l'administration Bush entreprit de moderniser l'armée géorgienne, de préparer l'adhésion de la Géorgie à l'OTAN et d'installer des systèmes antimissiles dans deux pays limitrophes de la Russie. Faut-il s'étonner que Moscou ait cru devoir (bien ou mal) préserver ses intérêts dans une zone vitalement stratégique?

La responsabilité de la Géorgie se résume à une grave erreur de calcul politique. Aux fins de l'adhésion à l'OTAN, la récupération des provinces perdues était une nécessité préalable pour la Géorgie, dont la candidature devait être réexaminée en décembre 2008. Surestimant le soutien politique de Washington, l'inexpérimenté Mikhaïl Saakachvili tomba dans le piège d'une provocation des séparatistes ossètes. Cela permit à Moscou de détruire l'appareil militaire géorgien et de reconnaître l'indépendance des deux enclaves séparatistes, soit de ruiner les perspectives d'entrée de Tbilissi à l'OTAN et d'humilier les Occidentaux qui lui avaient imposé l'indépendance du Kosovo.

Les Occidentaux sortent perdants sur toute la ligne. Incapables de restaurer l'intégrité territoriale de la Géorgie, verrou stratégique du Sud-Caucase et point névralgique d'un réseau vital de gazoducs et d'oléoducs, ils ne peuvent davantage pénaliser une Russie dont l'appui est indispensable sur bien des dossiers et qui fournit aux Européens le quart de leur gaz.

Riposter par l'intégration de la Géorgie (et de l'Ukraine) à l'OTAN serait dangereux. Accepter le fait accompli de l'indépendance des provinces sécessionnistes (qui, tôt ou tard, demanderont leur rattachement à la Russie, laquelle les transformera donc en acquisitions territoriales) constituerait un regrettable signe de faiblesse susceptible d'encourager Moscou à réactiver d'autres conflits toujours gelés en Moldova (Transdniestrie), Azerbaïdjan (Nagorny-Karabakh), et surtout Ukraine (Crimée).

Pour sa part, la Russie pourrait bien n'avoir remporté qu'une victoire à la Pyrrhus. Elle n'a pas obtenu la chute du président géorgien et son action n'a guère reçu de soutien international. Au lieu de se contenter de rétablir le statu quo (qui jouait en sa faveur à vil prix) et d'avoir durablement neutralisé Tbilissi, elle a poussé son avantage trop loin en montrant qu'elle avait des ambitions territoriales dans l'espace post-communiste. L'explication de ce comportement réside dans l'obsession de la parité avec Washington qui a toujours hanté la Russie. Moscou a voulu remporter une victoire militaire sans gloire au détriment d'un adversaire faible et en violation des règles internationales - comme l'avaient fait les Américains en Irak.

Abstraction faite du silence assourdissant du secrétaire général de l'ONU, la crise géorgienne est un désastre majeur pour l'OSCE dont la pertinence même est, depuis la chute du communisme, liée à la transformation de la Russie en un Etat «normal», c'est-à-dire respectueux de ses voisins et des normes internationales. Comme il ne saurait y avoir de sécurité en Europe sans la coopération de la Russie, la crise géorgienne souligne l'urgence de repenser la sécurité européenne dans le cadre d'une négociation de type global.

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