L’insaisissable conflit du XXIe siècle

Il est souvent dit que la guerre telle qu’elle est enseignée dans les écoles spécialisées ne permet plus de comprendre les conflits contemporains. Mali, Centrafrique, Yémen, Afghanistan, Ukraine: que reste-t-il des guerres d’antan? On peut en dire de même des lectures dominantes des relations internationales. En ce début de XXIe siècle, alors que le monde a connu une succession de transitions qui ont chacune contribué à le changer – l’après-Guerre froide, l’après-11-Septembre, l’après-«Printemps arabe» – les catégories traditionnelles d’analyse s’essoufflent et peinent de plus en plus à expliquer l’évolution des conflits émergents. Aussi existe-t-il aujourd’hui un fossé grandissant entre l’apparente continuité notionnelle de la science des relations internationales et l’incroyable discontinuité de la pratique. Une marge énorme entre ce qui se décide et le contexte nouveau qui s’impose et qu’on ne veut pas voir…

Quelles que soient leurs différentes configurations depuis le XIXe siècle et le temps du «concert des nations», les relations internationales ont longtemps bénéficié d’une assez forte prévisibilité. Or, celle-ci semble désormais érodée sous l’effet d’un fantastique dérèglement de la puissance, d’une perte remarquable du monopole des Etats sur la pratique internationale, de l’émergence d’acteurs nouveaux et souvent inattendus, de la disparition des notions de pôle, voire d’hégémonie. Du même coup, la discipline des relations internationales court le risque de devenir illusoirement descriptive, naïvement prescriptive et en fait très peu analytique.

Comment, dès lors, repenser les relations internationales à la lumière d’une conflictualité en profonde transformation? Comment, par exemple, comprendre de façon précise les visages multiples, et souvent superposés, d’une violence politique, parfois privatisée et criminalisée, projetée à la fois par des groupes armés transnationaux, par des individus tenus pour des «loups solitaires» et par des Etats alternant déploiements classiques, milices privées et opérations secrètes?

Si le lien n’est plus solidement établi entre le paramètre fondamental de la puissance et les événements internationaux contemporains, une formidable ambiguïté conceptuelle risque de se propager dans les analyses comme évidemment dans les mécanismes mêmes de décision. Forcerait-on le trait? Les «nouvelles guerres» n’ont-elles pas fait l’objet d’un débat mondial au cours des vingt dernières années (notamment par l’Israélien Martin van Creveld, la Britannique Mary Kaldor, l’Allemand Herfried Münkler et les Chinois Qiao Liang et Wang Xiangsui)? La question est en réalité devenue des plus vastes et dépasse désormais les invariants que nous ont légués Sun Tzu (le danger, l’incertitude, l’opportunité) et Clausewitz (le duel, la rationalité politique) ainsi que les notions, plus récentes, d’asymétrie «maillée» et de guerres de «quatrième génération»…

Si on admet de plus en plus, mais du bout des lèvres, contraints et forcés, la transformation que subissent les pratiques, la science politique continue néanmoins à aborder la question de la guerre, de son identification et de sa description à travers cette perpétuelle vision stato-centrée. Certes, parmi d’autres, Joseph Nye et Robert Keohane avaient déjà réfléchi à «l’interdépendance» croissante des acteurs internationaux, James Rosenau sur le paysage transnational, Susan Strange puis John Hertz sur le «déclin de l’Etat territorial». Mais la plupart d’entre eux, dès qu’ils envisageaient le conflit ou le «désordre», retournaient vers la même structure basique et statique des relations internationales. Il s’agissait de débats sur l’érosion, là où nous observons une bifurcation, voire un remplacement.

Si l’Etat demeure de bien des points de vue un acteur majeur de la politique mondiale, son monopole sur la représentation poli­tique et l’usage de la force est ­substantiellement amoindri. Et pourtant, se maintient cette navrante obsession d’une lecture stato-centrée des conflits. La guerre du XXIe siècle ne l’est pas. Elle est «socialisée», élargie, ouverte et met en scène principalement des groupes armés transnationaux précisément non étatiques, relevant ainsi d’une tout autre grammaire, d’un tout autre traitement.

Notre regard d’internationaliste se doit dès lors d’être sociologique et transnational; il doit tenir compte enfin de la diversification des acteurs et de la curieuse mutation qui affecte la puissance. La guerre était autrefois un luxe de puissant, une compétition politique et interétatique, où finissait par s’imposer la loi du plus fort. Rien de tout cela aujourd’hui: les guerres sont de plus en plus d’extraction sociale, faisant fi des distinctions entre le civil et le militaire, mais répondant surtout à des situations de décomposition des sociétés, de perte de lien social et d’effondrement des indicateurs de développement humain. On voit s’établir, en Afrique ou au Moyen-Orient, de véritables «sociétés guerrières» dont la pérennité, pire encore l’attractivité, tient à des manquements graves au développement social.

La science politique doit sortir de sa suffisance développementaliste ou post-développementaliste pour avoir une lecture humaine de ces crises et ne pas se rabattre avec une facilité trompeuse sur l’hypothèse simpliste du bad guy qui en serait invariablement à l’origine et qu’il suffirait d’éliminer. Elle doit de même admettre une lecture transnationale de cette réalité nouvelle qui se construit au cœur de la mondialisation et s’en alimente; elle doit considérer la mobilité de ceux qui combattent, nullement rivés à une nation ou à un territoire, mais déployant leur action dans un espace où la frontière ne veut plus dire grand-chose.

Elle doit regarder ces formes conflictuelles à travers un faisceau complexe d’acteurs multiples, où se mêlent entrepreneurs de violence, plus florissants que jamais, bribes d’Etats effondrés, flux mafieux de toute sorte, enfants-soldats qu’on doit d’abord considérer comme les principaux naufragés du non-développement, trouvant dans les sociétés guerrières comme un écho à leur instinct de survie ou simplement un moyen d’échapper à l’humiliation… Elle doit être attentive à ces acteurs souvent plus puissants que les Etats, firmes multinationales, réseaux religieux ou communautaires, entreprises militaires échappant aux Etats. Elle doit, en un mot, admettre que l’acteur privé l’emporte de plus en plus sur l’acteur étatique…

Mises à jour, les relations internationales devront, enfin, repenser la puissance, se demander ce qu’il reste de clausewitzien dans ces conflits, ce que peut la force face à ce paysage nouveau, si un traitement militaire de conflits éminemment sociaux est le plus indiqué et si c’est une bonne idée que de vouloir d’abord «détruire» un ennemi sur l’identité duquel on peut encore s’interroger. La science politique classique nous a appris à répondre à la force par la force, du temps où la puissance faisait face à la puissance: ce n’est peut-être pas faux, mais ce n’est désormais plus si simple!

Les relations internationales ont longtemps bénéficié d’une assez forte prévisibilité. Ce temps est révolu

La guerre du XXIe siècle s’est élargie, elle met en scène des groupes armés non étatiques

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