A ceux qui confondent études supérieures et Club Méditerranée

Vu de l’étranger, les Suisses ont le triomphe modeste. Dans l’enseignement supérieur, qui nous intéresse ici, les hautes écoles universitaires terrassent sans coup férir tout ce que la France, l’Italie, l’Espagne, voire l’Allemagne, peuvent aligner comme établissements prestigieux.

Envisagées au départ avec ironie et sarcasmes, les performances suisses ne font plus rire: à force de se répéter, elles font désormais autorité. D’autant qu’à l’occasion de ces palmarès répétitifs les journalistes ont découvert la Suisse et se sont chargés de vanter à destination de leurs publics nationaux les pépites qu’étaient les universités et les écoles polytechniques fédérales suisses.

On n’insistera donc jamais assez sur la chance qu’ont en Suisse les étudiants de pouvoir faire leurs études supérieures, y compris dans les hautes écoles spécialisées (HES), que les journalistes étrangers ne devraient pas tarder à découvrir à leur tour, dans un tel environnement. Les bibliothèques sont largement ouvertes, les laboratoires richement équipés, les professeurs disposent de bureaux pour recevoir leurs étudiants, et ces derniers ne sont pas assommés de droits d’inscription délirants, comme ils le sont de l’autre côté de l’Atlantique. Bref, pour qui étudie en Suisse et vu d’avion, la vie est belle.

Disons qu’elle pourrait l’être plus encore, sous réserve que certains cessent de considérer qu’étudier au-delà de 18 ans relève de l’activité des loisirs. Qu’une (très petite) fraction de la jeunesse suisse puisse trouver de l’intérêt à plancher sur la physique quantique ou sur les pandémies au XVIIe siècle ne prouve pas que les intéressés soient crispés sur leur adolescence boutonneuse. Ça n’est pas non plus la marque de leur refus de «travailler». Travailler, ils s’y appliquent, comme peut en témoigner l’universitaire qui, en France, reçoit dans ses cours quelques-uns de ces étudiants venus de Suisse. Et travailler, ils le font probablement plus que ne l’ont fait les générations aux commandes du pays. Celles-ci ont échappé en effet aux normalisations de l’enseignement supérieur qui impliquent des volumes d’heures de cours obligatoires, rapprochant tendanciellement les universités de l’enseignement primaire. Qui donc ne comprend que la prospérité suisse, sans égale sur la planète, tient autant aux places que trouvent les jeunes apprentis qu’aux conditions de travail décentes faites aux étudiants plus âgés.

Or, pour au moins la moitié de ces étudiants suisses, encore une fois en petit nombre en comparaison internationale, les conditions d’études sont mauvaises car faites dans un contexte paupérisé pour ce qui les concerne personnellement. Si le lecteur juge normal, voire sain, qu’un étudiant en histoire (ce que j’ai été) ou en mathématiques passe une partie de son temps d’études à cuire des hamburgers ou à surveiller une station-service le week-end, c’est qu’il considère le travail intellectuel comme superflu, un passe-temps pour gosses de riches. Eh bien ce lecteur a tort! Il a d’autant plus tort que, dans les décennies qui s’annoncent, ceux qui font tourner la moitié de l’enseignement supérieur suisse et qui ont un passeport étranger soit partiront en retraite, soit retourneront chez eux. La relève, ce mot magique que s’oblige à prononcer tout responsable suisse, est maltraitée. Sauf en effet à avoir une famille qui le seconde, l’étudiant nécessiteux, et il s’en trouve beaucoup, devra s’accrocher à sa passion. Au lieu de se gargariser que plus de la moitié des doctorants (la fameuse relève) est étrangère, les Suisses devraient s’inquiéter que cette relève sur laquelle tant est misé ait un statut aussi volatil. Sans bourse et venant d’un milieu modeste, la tentation est grande de s’arrêter à la fin du secondaire II, de bifurquer à 19 ans et sans retour vers l’activité salariée, sans forcément beaucoup de valeur ajoutée. Or, que produit la Suisse, sinon et pour le bonheur de sa population, de la valeur ajoutée!

Dans ces conditions, comment certaines sociétés peuvent-elles proposer une rémunération mensuelle de 1000 francs à des stagiaires de 25 ans, de niveau master et turbinant dans une grande école d’ingénieurs? Est-il possible d’afficher plus grand mépris pour celui ou celle arpentant le chemin tortueux et solitaire de la recherche scientifique? Enfin, à ceux qui, pour suppléer les bourses inexistantes, songent aux prêts bancaires, solution à laquelle recourent massivement les étudiants en Grande-Bretagne, qu’ils sachent que les banques suisses ignorent le prêt étudiant: ces prêts n’existent tout simplement pas. A celui qui étudie et en quête de financements d’appoint, les banques suisses proposent des prêts à la consommation, à 11% d’intérêt, cela dans un contexte d’inflation négative! C’est là aussi un dossier, voire un guichet, que la Confédération pourrait ouvrir. A moins, bien entendu, que les Suisses considèrent que les études supérieures doivent rester la chasse gardée des enfants familialement richement dotés.

Voilà pourquoi une harmonisation des bourses est probablement souhaitable, mais aussi pourquoi il est surtout nécessaire d’assouplir leurs conditions d’obtention, notamment au fur et à mesure de la réussite dans le parcours d’études. Qui poursuit ses études supérieures à 25 ans et dans des conditions spartiates, hors du domicile familial, mérite le respect. Un respect du même ordre que celui qui auréole en Suisse le jeune apprenti pâtissier ou poly-mécanicien. Au passage, il faut encore espérer que, dans ce pays où tout fonctionne à merveille, les services attribuant les bourses (aujourd’hui au compte-gouttes) ne soient pas victimes de pannes informatiques durant de longs mois, comme cela s’est passé à Genève en 2013, puis en Valais l’année suivante.

Trouve-t-on normal de passer une partie de son temps d’études à cuire des hamburgers? En Suisse, la relève est maltraitée

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