Revue de presse

Confusion et cacophonie autour du crash d’EgyptAir

Informations, contre-informations, démentis, rumeurs, mauvaises intentions: l’accélération du tempo médiatique et la prudence des politiques et des experts n’aident guère à mettre de la clarté dans le mystère du vol MS 804

Les opérations de recherche de l’Airbus A320 d’EgyptAir reliant Paris au Caire qui s’est abîmé jeudi en Méditerranée se poursuivent, alors que les autorités égyptiennes évoquent un possible acte terroriste. Mais ce qui frappe surtout au lendemain de la catastrophe, ce sont toutes les «fausses informations en série» qui se sont succédé dans la journée, comme les énumère Le Monde.

Lire aussi: Imbroglio autour des débris retrouvés

Il y a d’abord eu «cette image, qui a largement circulé sur les réseaux sociaux» et a été présentée comme la «première» des débris, suscitée par l’annonce d’éléments «retrouvés» pendant quelques heures par les autorités du Caire au large de la Crète:

En réalité, il s’agissait là «d’une photo liée à un autre crash. Elle montre des hommes de la marine du Bangladesh en train d’examiner les débris d’un avion qui a sombré dans le golfe du Bengale» le… 9 mars 2016. D’ailleurs, «quelques heures plus tard, explique entre autres Le Soir de Bruxelles, le Comité grec de sécurité aérienne a démenti l’information d’une découverte de débris: «Le vice-président d’EgyptAir, Ahmed Adel, lui a emboîté le pas sur CNN, indiquant que «ce que nous avons identifié n’est pas notre avion».»

«Des internautes et des médias», lit-on toujours dans Le Monde, ont aussi «relayé des images soi-disant tournées en Grèce jeudi 19 mai dans la nuit». Une vidéo où l’on aperçoit un objet «en flammes dans le ciel». Là encore, «la scène n’a pas été tournée en mai 2016, mais bien avant. Les images sont en effet identiques à celles d’une vidéo tournée en Californie, selon son auteur, et publiée sur YouTube en décembre 2015»:

Et cela sans compter un imbécile de «troll» qui s’est fait passer pour un proche d’une passagère et la propagation d’une rumeur de revendication du crash par l’Etat islamique, qui «a circulé à plusieurs reprises au cours de la journée». Notamment via «un ancien enregistrement», qui concernait le crash de l’avion russe dans le Sinaï en novembre 2015, comme l’a relevé un célèbre journaliste de France 24:

Etonnant? Pas si l’on considère la principale brèche de la journée: celle de la communication officielle, «hasardeuse», des autorités égyptiennes, dans laquelle se sont engouffrées rumeurs et mauvaises intentions, ou simples velléités d’apparaître sur le Net comme c’est souvent le cas dans pareil vide d’information. Libération l’a bien compris, qui rappelle qu'«EgyptAir a déclaré vers 8h30 qu’un responsable au sein de la compagnie avait fait état d’un signal de détresse reçu par l’équipe de recherche et de sauvetage des forces armées égyptiennes. La presse, de son côté, dit avoir reçu confirmation de la part d’une source militaire. Mais une heure après, l’armée dément formellement l’information.»

Et ce n’est pas fini. Plus tard, EgyptAir, à son tour, mais sans retirer sa déclaration précédente de son site, met en garde les journalistes contre la diffusion d’informations erronées. Bref, une vraie «cacophonie», des «zones d’ombre, mais pas de silence ou de dénégations stridentes»: «Les autorités et EgyptAir ont apparemment appris du fiasco du crash de novembre. Il avait été admis au moment même, certes, mais les autorités ont attendu le mois de février, soit quatre mois après les faits, pour admettre qu’il s’agissait bien d’un attentat terroriste.»

Il faut dire qu’EgyptAir et les voyages aériens à destination de l’Egypte ont une importance stratégique économique majeure pour le pays, analyse Radio France internationale, sachant que les revenus du secteur touristique constituent l’une de ses plus grandes richesses (lire à ce propos la revue de la presse arabe de France Télévisions).

A cela s’ajoute la langue de bois dont les politiques usent en pareil cas, pour dire quelque chose sans en dire trop: «Tout en restant extrêmement prudent, relève la RTBF, le ministre égyptien de l’Aviation civile a estimé que cette situation pouvait «laisser penser que la probabilité […] d’une attaque terroriste [était] plus élevée que celle d’une défaillance technique» pour expliquer sa disparition. Un peu plus tôt, le président français François Hollande avait déclaré, lui, qu'«aucune hypothèse» n’était «écartée» ou «privilégiée».»

Jeudi, de nombreux experts étaient évidemment présents sur les plateaux de télévision et de radio, eux-mêmes placés face au dilemme de l’absence d’information, fait remarquer Le Figaro, qui a interrogé à ce sujet Arnaud Mercier, professeur en communication politique à l’Université Panthéon-Assas, à Paris. Alors, «pour quelle raison» ces experts «acceptent-ils de répondre aux invitations»? Réponse: «Par politesse, et par bonne volonté, afin d’aider ceux qui leur demandent à y voir plus clair. Sur certains sujets précis, brûlants, comme les catastrophes aériennes, il existe un certain nombre d’experts patentés qui sont régulièrement invités, par usage ou affinités. Certains ont également besoin d’un capital de visibilité médiatique. Ils préfèrent y aller, même pour ne pas dire grand-chose, plutôt que de ne pas y aller et qu’un autre leur «prenne la place».»

Mercier ajoute – on le sait – «qu’il y a une accélération d’un tempo médiatique, qui, à plus forte raison pour les catastrophes de ce type, bascule fréquemment dans l’urgence. Télés et radios, en particulier, […] sont contraints de participer à cette course à l’info, quitte à ce que le moteur tourne à vide au début». D’ailleurs, dit en conclusion l’expert au journaliste du Fig', «vos questions ne font qu’alimenter un peu plus la machine…».

Air-Journal indique, enfin, que la disparition de cet avion «a relancé la polémique sur les délais pris […] pour contraindre les compagnies aériennes à mettre en œuvre des solutions de suivi en temps réel: ce qui était présenté […] comme une priorité après la disparition du vol MH370 de Malaysia Airlines […], n’est toujours pas là. L’envoi de données de vol simples toutes les minutes par des avions «en situation de détresse» ne sera obligatoire dans les avions de plus de 27 tonnes qu’à partir du 1er janvier 2021

«Un délai résumé cyniquement par le consultant Michael Denis sur RunwayGirlNetwork: «Ce n’est pas un problème d’argent, de technologie ou de procédure, mais de volonté: la télévision en direct ou Internet vendent des sièges, pas le suivi de l’avion.» Selon lui, il existerait d’ailleurs une règle non écrite entre les compagnies: ne pas utiliser la sécurité pour se faire concurrence…»

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