Pour la conjoncture, les prévisions annuelles vivent ce que vivent les prévisions: l’espace d’un trimestre. Il y a douze mois, elles étaient négatives pour les Etats-Unis, neutres pour l’Europe et positives pour les pays émergents. Or, c’est l’inverse qui s’est produit: la conjoncture 2013 fut souriante outre-Atlantique, réconfortante dans l’Union européenne et grimaçante au Sud. C’est que, fin 2012, un biais pro-émergent dominait les esprits. Aux Etats-Unis, les restrictions budgétaires automatiques prévues pour 2013 semblaient en mesure d’enrayer une reprise conjoncturelle encore fragile, d’autant que le «Quantitative Easing» de la Réserve fédérale paraissait inopérant sur le plan domestique. Mais cette politique, qui favorisait les sorties de fonds vers les pays émergents, devait tout naturellement gonfler à court terme la croissance économique de ceux-ci. Ainsi, et vu la crise persistante au sein de l’UE, seule l’Asie et, dans une moindre mesure, l’Amérique latine paraissaient alors être à même d’éviter à l’économie mondiale de stagner en 2013.

De plus, on oublie souvent combien les prévisions économiques dépendent des données les plus récentes: de bonnes nouvelles incitent à l’optimisme, de mauvaises au pessimisme. C’est là un facteur d’autant plus trompeur qu’il agit inconsciemment non seulement sur les gourous de tout acabit, mais aussi sur des spécialistes blanchis sous le harnais. Pour neutraliser un tel biais, tout prévisionniste un peu sérieux se demandera toujours si la statistique venant d’être publiée précède vraiment le cycle des affaires parce qu’une donnée retardée n’ajoute aucune information pertinente, tout au plus une confirmation. Il doit aussi ne jamais oublier quand l’événement mesuré s’est réellement produit, car la collecte et la publication des statistiques prennent du temps. Or, ce délai est d’autant plus long que l’appareil statistique du pays concerné est moins sophistiqué, si bien que, pour un même phénomène, les données les plus significatives paraissent pour les pays sous-développés sur le plan statistique – les émergents en particulier – avec un retard de trois ou six mois, parfois même plus malgré les efforts du FMI, sur celles des économies les mieux organisées. C’est ainsi qu’à fin 2012 les derniers chiffres publiés étaient plutôt mauvais pour les pays développés alors qu’ils étaient toujours assez bons pour les émergents vu que ces derniers n’avaient pas encore enregistré et l’impact négatif des politiques monétaires plus restrictives mises en place au Sud dans le courant de 2012 et le début de la baisse du prix des matières premières, d’où les prévisions somme toute assez fausses que l’on a faites pour 2013.

Une année plus tard, c’est une constellation inverse qui prévaut: les chiffres américains sont bons, même étonnamment bons, les européens, ceux du chômage en particulier, nettement meilleurs qu’attendu, alors que la plupart des pays du Sud semblent souffrir: restrictions aux dépenses de luxe en Chine, relâchement monétaire précipité un peu partout sauf pour les pays souffrant de trop forte fuite de capitaux. Pas étonnant, alors, que l’optimisme règne pour 2014. Tous ou presque – le FMI, les «pundits», les bourses – prévoient que l’année qui commence continuera sur la lancée de celle qui finit, avec une Amérique en bonne forme, une Europe en convalescence et des pays émergents en plein rebond.

Est-ce justifié? Nul ne le sait vraiment, mais l’expérience de 2013 devrait rendre les prévisionnistes prudents en les poussant, comme Vélasquez, à ajouter force gris au rose du tableau car les points douteux ne manquent pas. Cet été aux Etats-Unis, par exemple, la croissance a été tirée pour moitié par un gonflement des invendus, signe d’une demande finale peut-être plus fragile qu’on ne le croit généralement. En Europe, qui sait si le moteur de l’embellie conjoncturelle actuelle, à savoir les besoins de renouvellement des biens durables, surtout des voitures, ne va pas gripper tout soudain? Le Japon pourrait bien souffrir de la frilosité de ses banques manquant de fonds propres alors que les petites et moyennes économies émergentes danseront comme toujours au rythme des matières premières et de leurs cours.

Mais la pire menace pour la conjoncture mondiale 2014, c’est la plus grande sévérité des principales banques centrales. Concilier une croissance soutenue avec une détérioration des conditions monétaires – hausse du taux d’intérêt et/ou du change – est une gageure rarement observée dans le passé, sauf en présence d’une nette relance budgétaire, cas peu probable de nos jours. Et cette conciliation est d’autant plus difficile à réaliser que l’économie ne fonctionne pas à pleine capacité, comme aujourd’hui aux Etats-Unis où – et le cas est encore plus clair en Europe – la production est encore quelque 6% au-dessous de son potentiel. Pour une même montée des taux, le coup de frein monétaire sera en effet beaucoup plus fort sur la conjoncture d’un pays encore en sous-emploi que sur une économie fonctionnant à pleine capacité vu la force d’inertie qui habite celle-ci – suroptimisme des entrepreneurs, force projets d’investissement encore en cours de réalisation, etc. – si bien que les autorités monétaires auront plus de peine à doser leur action dans le premier cas.

Ainsi, on pourrait très bien imaginer qu’outre-Atlantique une trop forte hausse des taux y fasse tousser plus que prévu la conjoncture tout en renforçant encore le dollar. Les pays émergents ne profiteraient alors pas d’une accélération des importations américaines tout en étant quasi forcés de mener des politiques monétaires plus restrictives, ralentissant ainsi leur croissance intérieure. Si l’on ajoute à cela qu’à Pékin la banque centrale semble un peu perdue, comme le montrent les récents soubresauts des taux d’intérêt interbancaire chinois, la conjoncture mondiale 2014 pourrait ainsi être bien nettement plus bousculée que le consensus des prévisions ne l’annonce. Mais après un trimestre, ces dernières renaîtront de leurs cendres… comme le phénix.

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