L’observation cohérente et rapide de la conjoncture n’a jamais été la tasse de café lutz de la Berne fédérale. Ce désintérêt s’explique à la fois par l’insensibilité de la tradition universitaire germanique envers l’approche macroéconomique globale, par l’ouverture de l’économie suisse qui y émascule de facto toute politique anticyclique volontariste et par un certain refus de l’abstraction au profit de détails en apparence précis parce que concrets, mais le plus souvent trompeurs. Parfait exemple de cette approche, un Directeur du Bureau fédéral des questions conjoncturelles (!) ne s’est-il pas, il y a quelques lustres, rendu célèbre dans les cercles de la diplomatie économique en vantant longuement à ses collègues étrangers du Comité de politique économique de l’OCDE, un comité dédié aux questions purement macroéconomiques, les mérites anti-inflationnistes, dirimants à ses yeux, des compteurs individuels de chauffage.

L’ennui, c’est que ce dédain de la conjoncture régnant en maître au sommet de sa hiérarchie a naturellement gagné presque toute l’administration fédérale et, en particulier, ses statisticiens. Non pas qu’il ait fallu pousser particulièrement fort pour que ces derniers se lancent dans des enquêtes hyper-détaillées – du genre recenser le nombre d’abeilles indigènes aux yeux bleus en Appenzell Rhodes extérieures – et produites à un rythme sénatorial vu les multiples vérifications nécessaires pour assurer l’exactitude de chiffres finalement livrés fort tardivement à un public dont l’appétit pour ceux-ci est en général fort limité. Certes, le fédéralisme n’aide pas dans ce domaine, certains cantons ayant longtemps été – étant toujours? – sous-développés sur le plan statistique, mais les retards avec lesquels les chiffres sont rendus public énervent souvent: un an et demi pour la comptabilité nationale annuelle, neuf mois pour l’estimation de la population résidante.

En outre, et sauf dans certains bureaux du SECO, ce souci de précision quasi horlogère empêche le plus souvent de filtrer les chiffres d’une façon moderne, par exemple en les corrigeant des variations saisonnières, ce qui seul permettrait de voir correctement l’évolution conjoncturelle des données mensuelles ou trimestrielles. D’un autre côté, ce désir de bien faire – véritable syndrome du premier de classe – incite par trop les statisticiens fédéraux à copier servilement des méthodes prônées au niveau international, telle celle pour calculer le PIB, mais qui sont quasi inapplicables dans notre pays vu le sous-développement de son appareil statistique et, surtout, vu les structures parfois très particulières de notre économie. L’utilisateur des statistiques se retrouve ainsi souvent devant des chiffres tardifs, difficiles à comprendre ou à interpréter d’une façon précise.

En temps normal, tout ceci prête plutôt à sourire et ne porte pas à conséquence, mais nos autorités peuvent soudain se retrouver fort dépourvues quand l’hiver est particulièrement froid comme c’est le cas aujourd’hui. Suite à la montée du franc, conséquence de la levée du cours plancher mi-janvier, responsables et commentateurs scrutent l’horizon conjoncturel, craignant de voir se lever une tempête appelée récession. L’absence de bonnes jumelles rend toutefois cette veille si pénible que tous sont rapidement forcés de se raccrocher à des informations le plus souvent partielles ou trompeuses comme l’avis de chefs d’entreprise dont la myopie conjoncturelle est bien connue ou des réductions d’emplois dans un secteur dont on ne sait si elles n’ont pas été compensées ailleurs. En outre, et tant que la monnaie y circule normalement, une économie est plus solide qu’on ne le croit généralement si bien qu’un choc met du temps à la déstabiliser, délai que la plupart des observateurs sous-estiment presque toujours.

Sur ce plan, le surprenant recul de 0.2% du PIB réel au premier trimestre 2015 est venu évidemment exacerber les craintes de voir la conjoncture se dégrader sérieusement en Suisse ces prochains temps. On se gardera toutefois de sauter sur une telle conclusion tant les chiffres des comptables nationaux helvétiques sont difficiles à autopsier puisqu’avant d’en tirer quelques conclusions économiquement significatives on doit d’abord en écarter les tribulations des bijoutiers et des antiquaires internationaux puis en regrouper aussi les diverses composantes aussi intelligemment que possible. Ceci fait, on s’aperçoit que cet hiver la demande interne du pays a poussé le PIB de 1.1% vers le haut alors que celle en provenance de l’étranger réduisait ce dernier de 0.2%, mais que ce 0.9% (1.1 + (-0.2)) d’accroissement de la demande globale, soit des besoins cumulés supplémentaires, a été plus que satisfait par une augmentation de 1.1% des importations si bien que la production interne – le PIB en d’autres termes – a reculé de 0.2% comme on l’a dit.

En outre, cette hausse des achats étrangers a porté non pas sur des biens meilleurs marchés grâce au franc plus fort, comme on aurait ou s’y attendre, mais, d’une façon tout à fait inhabituelle, sur les services en provenance de l’étranger dont surtout, selon la BNS qui collecte ces données, sur les services aux entreprises et les royalties de brevets. Or, ceci est fort étonnant car on se serait plutôt attendu à voir ces dépenses baisser avec la hausse du franc vu qu’on imagine mal des firmes raisonnables précipiter tout soudain leurs achats dans un domaine où les relations d’affaires sont en général stables et lentes à s’établir. Ainsi, à lui tout seul, ce récent recul du PIB suisse ne semble pas constituer les prémisses d’une future récession dans notre pays, mais plutôt des tribulations comptables inexplicables pour l’instant. Certes, les stocks ont augmenté cet hiver, mais c’est tout autant en raison d’une reconstitution des réserves de mazout et d’essence qu’à la suite d’invendus dus à la force du franc ou à des mesures anticorruption chinoises.

Il reste un point sur lequel le message des comptables nationaux ne rassure pas: c’est qu’au premier trimestre 2015 toutes les composantes de la demande globale suisse ont affiché des prix en baisse, sauf pour les dépenses publiques, exception classique, et la construction où les coûts sont d’ailleurs de plus en plus sous pression. Ainsi, au lieu de chercher l’orage au-delà des frontières, de nombreux responsables feraient sans doute mieux de se concentrer avant tout sur l’évolution du marché intérieur. Malheureusement, c’est justement dans ce domaine que les indicateurs conjoncturels fiables et disponibles rapidement – les faillites, les permis de construire, l’évolution des salaires – manquent le plus. Prions alors pour que le réveil ne soit pas trop brutal…