Philippe Jaccottet est parti dans la nuit du 24 février. Ses lecteurs, la grande famille de celles et ceux qui l’ont reconnu comme frère par les mots, se sentent orphelins. Ces lecteurs se trouvent aux quatre coins du globe tant l’œuvre du poète, né à Moudon, était traduite loin à la ronde, avec une rare ferveur. Restent les mots. Le poète s’en va en ayant relu les épreuves de trois livres qui vont paraître le 4 mars: un recueil de poèmes, Le Dernier Livre de Madrigaux, un carnet de notes, La Clarté Notre-Dame (Gallimard) et un recueil de textes sur l’art, Bonjour, Monsieur Courbet (La Dogana/Le Bruit du temps). Trois derniers ouvrages comme un salut, de la main, avant de se mettre en route dans les paysages de la Drôme, où il aura vécu la plus grande part de sa vie.

Le pouls du monde

D’où viennent cette peur, cette crainte de ne pas comprendre, d’être face à plus grand que soi, à du compliqué, de l’aride quand on prononce le mot «poésie»? De l’école et des lectures imposées? Du divertissement roi qui exige du clinquant à tous les étages? De notre frénésie de travail, de productivité qui nous empêche de prendre le pouls du monde comme on pose la main sur le front d’un enfant pour savoir s’il a de la fièvre?


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Il vaut la peine de faire une expérience toute simple. Prenez un recueil ou un carnet, parmi la soixantaine d’ouvrages que compte l’œuvre de Philippe Jaccottet. Ouvrez-le, à n’importe quelle page. Le poète est là, tout à côté, épaule contre épaule. Jamais au-dessus ou surplombant. Il marche. On marche avec lui. Il cherche les mots pour exprimer le monde avec le plus de précision possible. Il aimerait parfois que les mots se dissipent en vapeur pour laisser la folle beauté de l’instant vibrer dans tout son éclat.

En marche

Il dit aussi les abysses de l’expérience humaine: la mort des proches, la maladie. Néanmoins, sous les yeux du poète, le monde dans ce qu’il a de plus frêle, une fleur un peu flétrie, une lumière du matin, le son d’une cloche au loin, invite à se remettre en marche. Toute l’œuvre de Philippe Jaccottet est un appel à conjuguer la poésie au présent, au cœur du quotidien. A lui ôter tout masque d’apparat. A trouver les mots les plus justes, c’est-à-dire les plus simples. Dans nos temps heurtés, ces mots résonnent, clairs, limpides.