Après huit semaines passées à Athènes, je ne supporte plus les clichés colportés par certains médias et leaders européens. On se plaint que les Grecs puissent en venir à «refuser» les programmes d’austérité imposés par l’UE alors que l’Etat grec a réduit son déficit budgétaire de façon draconienne depuis 2010 grâce à de sévères coupes dans salaires et retraites; le secteur privé n’a guère été épargné non plus. Les programmes de «bail out» offerts à la Grèce consistent à lui prêter, non pas donner de l’argent et les contribuables allemands ainsi que ceux des autres pays contributeurs réalisent un joli bénéfice en prêtant à des taux bien plus élevés qu’à ceux auxquels ils empruntent.

Une étudiante de l’Université Panteion d’Athènes me demande: «Pourquoi l’UE ne nous a-t-elle pas avertis que nous n’étions pas prêts pour la zone euro? N’est-ce pas ce que l’on aurait dû faire entre membres de la même famille européenne?» Cette omission devrait-elle surprendre, quand on sait que les premiers à enfreindre les règles du Pacte de stabilité et de croissance furent l’Allemagne et la France en 2002 et 2003? Aujourd’hui, la Commission a lancé des «procédures d’infraction» contre 24 des 27 Etats membres de l’UE parce qu’ils ne respectent pas les règles du Pacte, y compris l’Allemagne dont la dette dépasse 80% de son PIB (au lieu des 60% de rigueur). Et ne serait-il pas temps de reconnaître que nombre de multinationales, dont Siemens, un cas notoire, ont encouragé la corruption en Grèce en versant d’importants pots-de-vin?

Il est vrai que la vie n’est pas facile ici. On a cambriolé mon modeste appartement du quartier de Kato Patissia le lendemain de mon arrivée. Le poste de police où je fais ma déposition est dans un état lamentable, et obtenir une copie de la déposition prend plusieurs semaines. Au magasin d’informatique, un autre client me déclare avec fierté être docteur et retraité – avec pension complète – de la marine grecque à 42 ans; il s’étonne de ma réaction stupéfaite.

Et pourtant, l’universitaire de passage rencontre aussi les héros inconnus de la vie quotidienne en Grèce. Un politologue emprisonné six ans sous les colonels dirige le fonds d’archives d’une importante banque; avec ses collaborateurs, il offre des séminaires pour étudiants archivistes ainsi que des formations ludiques à des milliers d’écoliers en vue de la préservation du passé. Pendant son temps libre, il fait du bénévolat pour une association œuvrant à la réinsertion des drogués.

Deux collaboratrices grecques de Médecins sans frontières (MSF) sont rentrées élever leurs jeunes enfants au pays. Elles expliquent que 50 000 donateurs, généralement de modestes retraités, contribuent à MSF, et bien que les dons aient diminué proportionnellement aux pensions, la dernière collecte en faveur de la Somalie a bénéficié d’un fort soutien. Mes interlocutrices veulent croire que les Grecs peuvent penser aux autres en dépit des circonstances difficiles.

Pareil pour cette comptable dans une grosse entreprise européenne de transport, mère de deux enfants, qui enseigne bénévolement le grec à des immigrants légaux et clandestins deux soirs par semaine. Avec des voisins, elle a aidé à restaurer l’ancienne agora du quartier de Kipseli et à la transformer en école du soir gratuite. Je pense aussi aux professeurs de bonnes universités d’Etat, dont les salaires ont baissé de façon dramatique et qui continuent à enseigner, publier et organiser des séminaires internationaux avec les moyens du bord. Je prends mes leçons de grec moderne dans l’appartement d’un professeur qui, autrefois, préparait les élèves de terminale de lycée à remporter les très compétitifs concours d’entrée à l’université. Aujourd’hui, elle gagne moins pour faire davantage et, avec quatre collègues, mène des séminaires de formation pour enseignants de langues étrangères à Athènes et dans toute l’Europe, avec le soutien des fonds de l’UE. Je salue enfin les infatigables commerçants du laïki (marché de plein air) de mon quartier qui vendent fruits et légumes frais à des prix dérisoires, arrondissent la somme vers le bas et offrent un reçu même pour un achat de 50 centimes. Et je n’oublie pas le réseau impressionnant de transports publics (métro, trains, bus et trams) qui ont assuré mes déplacements à travers toute la ville pour un prix raisonnable, dans de bons délais, de façon sûre (par chance, pas de grèves en avril et mai). Le directeur a réussi à réduire les sempiternels déficits et met en place les dispositifs qui assureront que tous enfin paient leurs billets.

Le pouvoir politique émane de l’action concertée, si l’on en croit Hannah Arendt. De nombreux Grecs travaillent dur à la transformation de leur pays; les rigides programmes de la troïka menacent leurs efforts et doivent gagner en flexibilité. Tous ceux avec lesquels j’ai pu m’entretenir à Athènes se reconnaissent des responsabilités dans la crise actuelle: il faut réformer l’Etat, augmenter la productivité et repayer au moins une partie des dettes. On se prend à souhaiter que des liens plus étroits se forment entre les Grecs hautement motivés et leurs concitoyens de l’Eurozone, qu’ils puissent inventer ensemble les nouvelles politiques dont l’Europe a tant besoin aujourd’hui.

Qui sait, cela pourrait même être un exercice stimulant.

Les commerçants

du laïki arrondissent

la somme vers le bas

et offrent un reçu même pour un achat de 50 centimes

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