Exergue

Connaissez-vous le test de Bechdel?

Quelle jolie robe! Je n’ai jamais eu d’amie fille. Les Schtroumpfs 2

C’est donc Jane Campion qui présidera le jury du 67e Festival de Cannes, du 14 au 25 mai. Elle est la dixième femme à occuper ce poste mais la première réalisatrice. Le choix est artistique, sans aucun doute. Il est aussi politique. Peut-on imaginer meilleure caution pour déjouer la rituelle polémique concernant la sous-représentation des femmes dans un festival qui se veut la vitrine du monde?

La cinéaste néo-zélandaise a tout juste: révélée à Cannes avec son court-métrage Peel, elle est la seule femme à avoir décroché la Palme d’or ( avec La Leçon de piano en 1993), alors que sa filmographie est entièrement consacrée à des figures féminines fortes, des héroïnes qui ne cèdent ni sur leur désir, ni sur leur liberté. Jane Campion, c’est le label Bechdel du Festival de Cannes.

Le quoi? Je vous explique. Le test de Bechdel, du nom d’une dessinatrice de BD qui en fait un argument dans une de ses planches, consiste à mesurer la représentativité des femmes au cinéma. Pour passer le test, un film doit pouvoir répondre oui à ces trois questions: 1. Est-ce qu’il y a au moins deux personnages féminins dont on connaît le nom? 2. Est-ce qu’elles se parlent à un moment du film? 3. Si oui, parlent-elles d’autre chose que d’un homme?

A priori, ces trois conditions paraissent assez faciles à remplir. Détrompez-vous. Sur l’année 2013, par exemple, parmi les dix films qui ont fait le plus d’entrées en Europe, 66% auraient été recalés. Il faut dire que les block­busters ne cachent pas leurs intentions: du muscle, de la testostérone et des effets spéciaux. Mais, plus surprenant, ces films que l’on appelle chick flicks, destinés au public féminin, ne font guère mieux, échouant soit à la seconde, soit à la troisième question. Le phénomène est particulièrement vrai à Hollywood.

Soyons clairs: le test Bechdel ne garantit pas la qualité d’un film, et pas d’avantage son engagement. Il n’est qu’un indice de la présence des femmes à l’écran, de leur capacité à raconter une histoire, à en être le moteur et pas seulement les éléments décoratifs. Il a le mérite de rendre visible un déséquilibre devenu quasiment naturel à force d’habitude. A titre indicatif, si on inversait la proposition et qu’on remplaçait les femmes par les hommes, le taux de réussite serait à peu près de 70%.

Déjà adopté comme label par quatre cinémas indépendants en Suède, cet «indice de l’égalité» a ses limites. Gravity, par exemple, ne passerait pas le test parce que son héroïne, aussi exceptionnelle soit-elle, ne parle pas à une autre femme. Et que penser d’une comédie comme Guillaume et les garçons à table!, où le comédien joue le rôle de sa mère? Le label ne prémunit pas non plus contre le sexisme. Un film sans femmes, comme L’Inconnu du lac, est-il forcément plus misogyne qu’une comédie qui remplirait toutes les conditions parce qu’une fille dirait à une autre: «Quoi, t’es une fille et t’as pas de shampoing!?»

Enfin, comme tout système de cotation, le test comporte ses aberrations. En écrivant cette chronique, je m’aperçois que La Leçon de piano de Jane Campion raterait son Bechdel: son héroïne est muette.

Adopté comme label par quatre cinémas en Suède, cet indice de l’égalité comporte ses limites et aberrations

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